jeudi 9 octobre 2014

Château de la Mercerie :
Le rêve inachevé des frères Réthoré

Il est des lieux qui ne laissent pas insensible. Sur la commune de Magnac-Lavalette (Charente), le château de la Mercerie, cher aux frères Réthoré, fait partie des édifices au destin particulier. La commune, en partenariat avec une association de sauvegarde, y a entrepris des travaux de restauration. La tâche est immense…


Les cieux sont en colère. Ce jour-là, ils déversent des trombes d’eau, sacrant un hypothétique mariage entre la terre et ce château qui monte une garde incertaine sur la colline. Situé à une vingtaine de kilomètres d‘Angoulême, on ne peut guère le manquer. De la route, l’immense bâtisse s’offre sans retenue, comme si elle cherchait à retenir l’attention du voyageur. Une provocation charentaise, moins prestigieuse que l’ancienne forteresse de Villebois aux épaisses murailles, mais tout aussi étonnante !

Rêve inachevé sous un rideau de pluie
Déployés, les bâtiments s’étirent à l’horizon, grisonnants sous le rideau de pluie. Une voie sinueuse, verdie par le printemps, conduit à l’ancienne résidence des frères Rethoré. Dans la région, personne n’a oublié Raymond qui fut député de l’arrondissement. Avec son frère Alphonse, qui avait un goût pour l’architecte, il s’est ruiné pour la parer, l’embellir, lui donner des airs de petit Versailles.
Rien n’était trop beau. Insensé, le rêve devenait réalité, fresques, tableaux, sculptures, marbres, luxure et volupté. Jusqu’à devenir un prison dorée et se faire enterrer dans les colonnes du temple.
A bout de souffle, épuisés par leur songe d’une nuit d’été, les deux frères ont compris qu’après eux, viendrait le temps des regrets. Tant les passions des uns provoquent les cupidités des autres.
Le domaine fut vendu. Au main d’un antiquaire qui ne partageait pas les mêmes ambitions pour la Mercerie, les beautés minutieusement réunies se sont ternies comme les motifs d’un mandala. Fuite et poursuite du vent. Le château s’est dégradé, victime de l’usure du temps.

Le portrait des frères Réthoré apparaît sous cet azulero
Aujourd’hui, Didier Jobit, maire de Magnac-Lavalette et conseiller général, se bat pour que revive ce grand corps malade. Un sacré défi qu’il entend relever avec tous ceux qui souhaitent la renaissance du château de la Mercerie.

Une immense œuvre d’art 

Le château de la Mercerie n’a pas toujours connu cette apparence. Il y a d’abord eu un logis, remplacé après la Révolution française par une grande maison de style Empire, puis un castel troubadour à la fin du XIXe siècle. Dans son livre, Thierry Groensteen le décrit. Il s’agit « d’un édifice composé d’une quinzaine de pièces flanqué de deux tours d’angle en poivrière et comportant une tour carrée qu’on appelle donjon ».
En 1924, les Mesnaud de Saint-Paul, confrontés à des difficultés financières, vendent l’ensemble aux frères Réthoré pour la somme de 80.000 francs. L’acte est enregistré chez Me Rigaud, notaire à Villebois-Lavalette.
Dans les années qui suivent, ils agrandissent le domaine, le portant à plusieurs centaines d’hectares. Les occupants n’ont de cesse que de transformer le château en une œuvre d’art. Majestueuse, démesurée. Une longue façade, de style Renaissance, est construite. De par le monde, ils achètent, commandent, repèrent les meilleurs artistes, les artisans les plus talentueux, inventent et investissent. Qu’importe l’argent pourvu qu’on ait l’ivresse ! Ce budget délié finit par les conduire dans l’embarras. En 1970, l’essentiel est accompli dans l’euphorie et la souffrance, le doute et l’espérance. Les pièces ressemblent à des décors de théâtre. L’imagination est débordante et l’envie si puissante d’écrire les choses en grand que les gens du coin qualifient cet aménagement de « fou ». Le monde rural se méfie des envolées lyriques : tout ce qui sort de l’ordinaire serait-il superflu ?
Les frères Réthoré se moquent bien de leurs quolibets. Leur différence est une force et un atout. Raymond, le parlementaire, rend suffisamment de services à ses administrés pour qu’ils en oublient ses excentricités ! Et puis il possède des relations : n’a-t-il pas été attaché au cabinet de Charles de Gaulle ?

De nombreuses peintures ornent le château


Pendant des décennies, l’unique but des deux frères est de créer un endroit privilégié, peuplé d’objets émouvants rappelant l’Antiquité, les Flandres, le Portugal ou l’Italie. Ils ne lésinent pas sur les moyens. A quoi bon ? Leur joie est de faire découvrir ces merveilles. Les éléments les plus remarquables sont les azuleros qui reproduisent des tableaux de peintres célèbres.

 Les azuleros, de pures merveilles 




Quand on pénètre dans le château, le regard est attiré par de grands tableaux en céramique aux reflets bleutés. Ces azuleros sont magnifiques et exceptionnels. Au nombre de trente deux, ils parent les murs avec élégance. D’une hauteur de 6 m sur 2,50 m de large, ils viennent de la fabrique Aleluia à Veiro au Portugal et reproduisent des toiles de Joseph Vernet, Claude Gellée dit le Lorrain, Nicolas Fouché ou Hubert Robert. La finesse des réalisations est à souligner. Sur l’un des panneaux, on peut lire : « Alfeo Larghetto de Venise a posé les azuleros de cette galerie en 1967 ».
Le bureau de Raymond Rethoré en comporte quatre, de taille plus modeste, sortis de l’atelier Sant’Anna à Lisbonne.
 La visite révèle d’autres surprises, bien que le lieu ait été partiellement dépouillé. Si les détails architecturaux et les peintures retiennent l’attention, la surprise vient d’un cabinet libertin dissimulé derrière les portes d’un placard. Les visiteurs s’esclaffent !


La chambre de l’ancien propriétaire met en scène - c’est le mot - un lit monumental obscur qui ne devait guère attirer les dulcinées. Des citations, qui agrémentent chaque pièce - 81 au total - sont un hommage à des personnalités célèbres, de Ronsard à Racine, de Pouchkine à Goethe.



Sans héritiers, les frères Réthoré se sont retrouvés avec une épée de Damoclès sur la tête. En 1982, leur proposition de legs au profit de l'Assemblée Nationale s’est soldée par un refus. Même chose pour la Ville d'Angoulême qui a cependant accepté les cinq mille volumes de leur bibliothèque.
A leur mort (Alphonse en 1983, Raymond en 1986), le château de la Mercerie est dans la tourmente. En effet, si l’édifice abrite des trésors, l’ardoise laissée par les occupants s’élève à deux millions d'arriérés auprès du fisc, avec menace de saisie exécutoire et droits de succession faramineux.
En 1987 et 1988, à l’initiative du régisseur Bernard Charennac, légataire universel, une vente aux enchères est organisée. Un antiquaire parisien du faubourg Saint-Honoré, Bernard Steinitz, se porte acquéreur. Comme le château n’est pas encore inscrit à l’inventaire supplémentaire des Monuments Historiques, des éléments sont ôtés et vendus. Certains sont partis à l’étranger, dit-on.



« Le rôle des élus est de déplacer des montagnes » 

L’état actuel du château de la Mercerie est préoccupant et les gouttières, qui dégoulinent le long de certains murs, lancent un appel pressant. Il pleut dans le bureau de Raymond Réthoré, telles des larmes en offrande à une vie sans issue. Les colonnes de l’accueil sont « baignées » à la même enseigne.
Didier Jobit constate la situation après la tempête de 1999. Elle a occasionné des dégâts importants.
« Je voyais que La Mercerie était partie sur une mauvaise pente, mais que pouvais-je faire ? C’était au propriétaire d’entretenir son bien. Heureusement, la Direction Régionale des Affaires Culturelles a fait le nécessaire pour protéger le site. Ainsi, il n’a plus été question de toucher aux collections des frères Réthoré ».

L'état du château est préoccupant. Une association réunie autour de Didier Jobit conjugue ses efforts pour redonner vie à la Mercerie

Une nouvelle opportunité se présente quand Bernard Steinitz vend La Mercerie à M. Giaoui en 2008. Didier Jobit revient à la charge : « Comme la majorité des habitants de la commune, j’ai toujours été convaincu que l'édifice fait partie de notre histoire. Il fallait donc trouver une solution pour le valoriser ». Cette fois-ci, il est entendu : « je me souviens que M. Giaoui avait acheté plusieurs biens à Steiniz. S’y trouvaient des ateliers à Saint-Ouen… ainsi que la Mercerie et un château en Normandie. La Mercerie fut une surprise pour lui ! Plus réceptif à nos propos que ne l’était Bernard Steinitz, il a compris ma démarche. En 2011, nous avons pu établi avec sa société, la Foncière Volta, un bail emphytéotique qui permet à la commune de gérer La Mercerie. L’objectif poursuivi est de mettre le château hors l’eau et de l’aménager afin d’en faire une agréable but de visite. C’est une véritable aventure. Je sais quand je l’ai commencée, j’ignore quand elle se terminera ! Un mandat ne dure que six ans » avoue-t-il.

Animé d’une grande volonté, il est entouré par une association de bénévoles : « nous avons des idées dont la mise en place de chantiers d’insertion, l’organisation de stages en alternance, la taille de pierre, la restauration de tableaux, l’élaboration de sentiers découvertes. Des manifestations seront organisées visant à mieux faire connaître la Mercerie. Il y a aussi des partenariats avec des entreprises. Nous pouvons créer de la richesse autour du patrimoine. Le rôle des élus est de déplacer des montagnes. Les collectivités nous accompagnent. A nous de faire preuve d’imagination. Ainsi, le bois des cèdres a servi à faire la clôture du domaine. Un brevet a même été déposé quant à sa conception ».
Malgré les faibles ressources de sa commune, le maire de Magnac-Lavalette ne reste pas insensible à ce chef d’œuvre en péril à qui il aimerait rendre ses fastes d'antan…

Reportage/photos Nicole Bertin 


•  Les frères Réthoré sont entrés dans la légende
« Habités » par le château de la Mercerie plus qu’ils ne l’habitaient eux-mêmes, ils ont essayé, tout au long de leur existence, de faire de leur demeure une sorte de « musée ». Ensemble, ils ont composé une symphonie inachevée dont Didier Jobit a saisi l’intensité. De nombreux sympathisants le suivent dans cette entreprise en apportant leur pierre à l’édifice. Le lieu est enchanteur avec ses espaces verts, son arboretum, sa roseraie et une vue imprenable sur la campagne. A une époque, la création d’un centre d’art contemporain y avait été envisagée. Pourquoi pas ? Encore faut-il que des travaux nécessaires soient effectués. Ce serait une belle façon de rendre hommage aux frères Réthoré, inhumés dans deux arches du château, tels des gardiens emmurés pour l’éternité.

• Funeste destin : Plusieurs membres de la famille Réthoré ont trouvé la mort dans des accidents de voiture. Si bien que Raymond ne prenait jamais le volant. Il se faisait conduire ou se rendait en stop au marché de Villebois. Outre leur père, Raymond et Alphonse ont perdu leur frère aîné Alexandre, leur mère et leur beau-père. Ces deuils ont-ils changé le cours de leur vie ? Il n’est pas interdit de le penser.

Didier Jobit accueille le club Inner Wheel de Haute Saintonge
Se mobiliser pour sauver un château abandonné est un investissent de tous les instants.  

• Le château a été dépouillé : se sont envolés panneaux de marbre sur la découverte de l’Amérique, une dizaine de palettes d’azuleros non encore posés et plusieurs cheminées. 

• Heures d’ouverture du château de la Mercerie, Magnac Lavalette (Charente) : visite les lundi et mardi à 14 h 30, les jeudi, vendredi et dimanche à 14 h 30 et 16 h. Fermé le mercredi. Sur rendez-vous le samedi. Tout renseignement au 06 77 82 74 07.

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