jeudi 8 mars 2018

Avec Rome et Lyon, Saintes possède des aqueducs remarquables

Divergences de position entre Jean-Michel Méchain, président de l’ACMS, et Jean Rouger, ancien maire de Saintes 

Surtout, ne dites pas « aqueducs gallo-romains » mais « romains » car ces ouvrages ont été construits par des ingénieurs expérimentés mandatés par Rome, les autochtones ne constituant que la main d’œuvre ! Ces aqueducs sont parvenus jusqu’à nous dans un état remarquable qui démontre savoir-faire et techniques déjà rodées à Rome et Lyon, la capitale des trois Gaules. Puissante cité aux premiers siècles de notre ère, Médiolanum (devenue Saintes par la suite) a bénéficié des dernières technologies qui permettaient d’alimenter en eau une population nombreuse et des établissements thermaux. 
Jean-Louis Hillairet, archéologue, a présenté l’histoire de ces aqueducs mercredi dernier salle Saintonge, lors d’une réunion organisée par l’ACMS que préside Jean-Michel Méchain. 

L'ouvrage de Jean-Louis Hillairet sur les aqueducs
Sans doute faut-il remercier Jean-Philippe Machon, maire de Saintes ! « Pourquoi ? » diront ses détracteurs. Tout simplement parce que l’installation de nouveaux gradins dans l’amphithéâtre suscite un large débat qui met en lumière les richesses patrimoniales de Saintes. Sans un tel projet, l’histoire serait restée dans son cocon.

Jean-Michel Méchain, président d’ACMS, est soucieux des travaux qu’entend réaliser la mairie. Avec la fermeté qu’on lui connaît, il rappelle que son association (Activae Civis Mediolanum Santonum) n’est pas hostile aux gradins. Elle veillera à ce que les décideurs respectent l’héritage antique. « Nous sommes apolitiques » ajoute-t-il. Sans doute un clin d’œil aux candidats d’ores et déjà déclarés aux Municipales de 2020 !
Au sujet de l’amphithéâtre, il est réaliste : « les vestiges authentiques y sont rares ». Et pour cause, les municipalités se sont employées à y organiser des spectacles en opérant quelques aménagements au passage. Par ailleurs, comme de nombreux monuments, il a servi de carrière quand « le pain et les jeux » n’étaient plus d’actualité. Toutefois, son "ossature" a encore de l’allure.
Le souhait de Jean-Michel Méchain ? Que « les ambitions personnelles et pharaoniques ne l’emportent pas sur la raison. ACMS n’est pas contre les projets en cours. Elle sera vigilante afin qu’on ne fasse pas n’importe quoi aux arènes, de même que sur le site Saint-Louis, ancien forum, où devrait se situer le futur musée archéologique ». Le site Saint-Louis, ex-hôpital et château du Gouverneur, sera confié à des privés. Un hôtel de standing est inscrit sur les tablettes.

Jean-Michel Méchain, président d'ACMS, et Jean-Louis Hillairet, archéologue
Les aqueducs n’ont pas pris une ride ! 

La parole est laissée à Jean-Louis Hillairet, archéologue depuis 2003, spécialiste des aqueducs de Saintes que la CDA entend valoriser dans le cadre d’un grand projet lancé par l’ancien président, Jean Rouger.

L’histoire des aqueducs est passionnante. Ils sont au nombre de trois, tous dans un état plus que convenable (partie souterraine en particulier), preuve que la maçonnerie romaine résiste au temps. Que Mediolanum dispose d’un tel réseau (avec puits, galeries de dizaines de kilomètres, norias et canalisations en plomb) n’a rien d’étonnant : il s’agissait d’une cité administrative puissante qui possédait moult édifices et quartiers. Sans oublier des thermes dont le confort (chauffage par le sol) n’avait rien à envier aux structures actuelles.
Ces aqueducs sont le signe d’une étonnante modernité (services aux habitants, propreté, hygiène). Par la suite, il faudra attendre des siècles avant de retrouver un tel système.

Dommage que les parties extérieures aient en partie disparu...
La Communauté d’Agglomération envisage de restaurer ces « témoins » afin de les ouvrir au public. Une Maison de l’Aqueduc devrait voir le jour à Vénérand, célèbre pour ses fontaines.
La Société d'Histoire et d'Archéologie de la Charente-Maritime a commencé à les fouiller dès 2003. Remarquables par leur mode de construction, leur type de fonctionnement, leur conservation et leur architecture, les trois aqueducs sont classés depuis 2014 au titre des Monuments Historiques. Plusieurs sites comportaient des lieux de culte aux divinités.
La question que se pose Jean-Louis Hillairet est simple : comment les ingénieurs romains opéraient-ils pour obtenir un tel résultat, sans GPS ? Pour creuser les collines, ils ne disposaient que d’un matériel rudimentaire, des niveaux en particulier. Il n’empêche qu’ils sont parvenus à concevoir un ensemble dont on peut admirer la maîtrise.

D’après le conférencier, le premier aqueduc aurait nécessité quatre ans de travaux et 1100 ouvriers.
Il aurait été construit dès la fin du 1er siècle avant J.C - en même temps que l'aménagement de la voie Agrippa - à partir d'une source de captage située à la Font-Morillon sur la commune de Fontcouverte (à 6 km à l'est de Saintes). Cet aqueduc comprenait plusieurs ouvrages d'art importants dont le pont des Arcs, le tunnel des neuf puits (qui en compte treize), le pont de Haumont et, à l'entrée de Saintes, un pont siphon.
Vers le milieu du 1er siècle après J.C, un second aqueduc, long d'environ 17,5 km, vit le jour. Il permettait de recevoir les eaux de deux sources, doublait en partie le premier aménagement et reprenait la conduite antérieure. Cette dernière a été modifiée et élargie pour accroître le débit.
Le troisième aqueduc, découvert à Fontcouverte au lieudit chez Goron, a été mis au jour en 2010. Ces recherches sont décrites dans l’ouvrage détaillé de Jean-Louis Hillairet.

Visite de l'aqueduc pour les journées du patrimoine avec descente en ascenseur !

Qu’ont fait les municipalités successives ? « Une grande partie des élus se désintéresse du patrimoine gallo-romain » remarque Simone Terville, ancienne adjointe à B. Schmitt

Un débat suit cette présentation. Si Jean-Michel Méchain se réjouit de la prise de conscience des collectivités, il regrette que la mairie de Saintes ne travaille pas en partenariat avec la CDA (et réciproquement) dans cette opération d’envergure. Et surtout, estime-t-il, « il ne faut pas hésiter à frapper à toutes les portes et solliciter des fonds européens pour mener à bien ces travaux dont l’ampleur et l’ambition dépassent le simple territoire ». Bref, les élus et leurs attitudes respectives sont sous les projecteurs…

Dans les rangs, l’ancien maire de Saintes et président de la CDA, Jean Rouger, se sentant « un peu attaqué » demande à intervenir. Avant lui, Simone Terville, ancienne adjointe de Bernadette Schmitt, rappelle que la protection des richesses historiques ne date pas d’aujourd’hui et « qu’une maquette de musée se trouverait dans le grenier de la mairie ». En filigrane, se dessine un constat : si les édiles n’ont pas bougé le petit doigt pour sauvegarder le patrimoine, c’est que peut-être ils ne s’y intéressaient pas…

Jean Rouger, ancien maire de Saintes
Jean Rouger monte au créneau pour définir la politique qu’il a menée. Il regrette la fermeture du musée lapidaire : « sa mise en scène, originale, avait le mérite de rassembler de nombreux vestiges de Mediolanum. La fréquentation était bonne. Aujourd’hui, ils ont été transférés à la Trocante car le bâtiment serait dangereux. Ce prétexte de sécurité mal estimée m’étonne » dit-il. Lui-même n’était pas hostile à la création d’un nouveau musée, mais celui-ci demandait des investissements financiers et du temps. A la CDA par contre, il a initié le projet des aqueducs que la nouvelle équipe a relancé après quelques années de léthargie. Tout porte à croire qu’il se concrétisera.

Nouvelle réaction de Jean-Michel Méchain qui déplore le manque de coopération entre la CDA et la mairie. D’un côté les aqueducs, de l’autre l’arc de Germanicus et l’amphithéâtre ! A chacun ses monuments ! Eternels problèmes politiques : « A Saintes, il faut deux millions pour la cathédrale Saint-Pierre et deux millions pour les arènes » s’inquiète le président d’ACMS. Jean Rouger l’arrête, soulignant que le transept de Saint-Pierre est sécurisé, « le reste pouvant attendre ». C’est lui, en effet, qui a réglé le problème…

Suivent des échanges où chacun campe sur ses positions. Jean Rouger estime qu’il n’a pas démérité, une municipalité pouvant à la fois s’investir sur des pistes cyclables et la protection du patrimoine. Jean-Michel Méchain ne déplace pas ses curseurs : ACMS fera entendre sa voix si l’actuelle mairie ne respecte pas ses engagements quant à la valorisation du vallon des arènes. Elle sera également attentive au devenir du site Saint-Louis…

Sujet passionnant que les aqueducs
Pour conclure, porter un projet résulte d’une volonté commune. Quand les décideurs sont animés de bonne volonté, en faisant abstraction de leurs « vieilles lunes », les dossiers peuvent aboutir, surtout quand ils contribuent au rayonnement d’une cité telle que Saintes.
S’il s’agit de sensibiliser la population et les touristes, valoriser les vestiges de Mediolanum peut commencer avec un faible investissement. Avant toute construction onéreuse, la mairie pourrait confier à l’Office de Tourisme, par exemple, l’élaboration de parcours gallo-romains au cœur de la ville (circuit amphithéâtre, vallon, remparts, arc romain, thermes) et dans les communes extérieures liées aux aqueducs. Forte de sa compétence tourisme, Saintes possède des guides compétents qui se chargeraient d’animer ces rencontres avec talent. L’été 2018 serait une période idéale d’expérimentation puisqu’auront lieu les manifestations en l’honneur de l’arc de Germanicus.
Le grand musée devrait suivre. Toutefois, comme l’a fait Claude Belot à Jonzac où il a sollicité les communes de la CDCHS pour construire le centre des congrès, il devrait être porté par la CDA et non par la commune.
 A suivre…

L'info en plus

 • L’aqueduc arrivait à Mediolanum en passant par le secteur de la prison actuelle, franchissait la Charente, remontait vers la Banque de France avant de desservir les fontaines et les thermes (Saint-Vivien, Saint-Saloine) et une autre structure qui reste à découvrir en ville.

 • Le plus ancien aqueduc, construit sans doute sous le règne de l’empereur Tibère vers l’an 20, avait son origine à Fontcouverte, à Fons Copertus, exactement à la Font-Morillon. Il resta en service une cinquantaine d’années tout au plus.

• Le second captait pour les conduire à Saintes les eaux abondantes des fontaines du Douhet et de Vénérand. Ces deux canalisations se rejoignaient dans le Vallon de la Tonne. L’eau gagnait ensuite Fontcouverte par un canal souterrain.

 • Au XVIIIe et surtout au XIXe siècle, la ville abritait une pépinière d’érudits qui ont étudié le passé de Saintes. Ils étaient curieux des générations qui les avaient précédés. C’est d’ailleurs grâce à leurs documents que l’arc de Germanicus, lequel fêtera ses 2000 ans cette année, nous apparaît dans sa réalité. Les archives, étudiées par ces chercheurs, montrent aussi les préoccupations des habitants de l’époque et la manière dont Prosper Mérimée - dans les pas de l’écrivain Victor Hugo - a sauvé d’un abandon certain cette « porte d’accès » qui fait aujourd’hui la fierté des Saintais. Le pont ancien, quant à lui, a été détruit.
Plus près de nous, Louis Maurin, Marc Seguin, Alain Michaud, Yves Blomme, Christian Gensbeitel (entre autres) apportent leur pierre à l’édifice de la connaissance.

En 2008, la mairie, alors dirigée par Jean Rouger, avait organisé une manifestation autour du musée lapidaire (renouvellement complet de l’exposition permanente du musée archéologique avec un programme d’animations, d’expositions et de circuits urbains). 
 • La fermeture du fonds ancien de la bibliothèque devient inquiétante : « dans quel état sont les livres, on peut se poser la question ? ». « Hormis les chercheurs, il n’y avait pas un pelé que ça intéressait. D’où la situation actuelle » soupire un participant.

2 commentaires:

Simplet a dit…

Une chose est sûre, c'est que M. Machon, faisant la quasi unanimité contre ses projets mégalomaniaques, réussit l'exploit de réunir les saintais qui, toutes générations confondues et malgré les apparences, se détestent allègrement. En fait, le présent ressemble au passé car, en 2000 ans et plus, il y en a eu des occasions de se quereller, de guerroyer ou de s'entretuer...

En matière de distribution d'eau potable et d'assainissement, l'envahisseur romain avait cependant une longueur d'avance sur notre époque puisque près de la moitié du réseau des eaux pluviales est encore commun avec les eaux usées sur la rive gauche (qui vote à droite...). En conséquence de quoi, notre station d'épuration située sur la rive droite (qui vote à gauche...) et qui n'est plus aux normes, déborde dans la Charente (où l'on entend se baigner) en cas de fortes pluies. Pourtant, à Saintes, nous payons depuis plusieurs années un supplément sur nos factures d'eau pour provisionner les travaux à accomplir pour séparer ce réseau et, le cas échéant, mettre la station d'épuration aux normes actuelles ou en construire une nouvelle selon le principe : l'eau paye l'eau. C'est Véolia qui doit s'en charger. Ils devraient être contents ! Non ?

Question aux archéologues, aux historiens ou aux géologues, pourquoi les romains ont-ils été chercher de l'eau si loin alors que la résurgence de Lucérat aurait dû leur suffire malgré le faible dénivelé pour atteindre la ville et ses collines ? Cette résurgence est-elle sortie ou a-t-elle été découverte plus tard ?

Autre question à l'ACMS, comment a été annoncée la tenue de cette réunion ? N'était-elle pas publique ? S'agit-il encore d'un de ces clubs fermés dont les aborigènes ont le secret ? Je pose la question, mais vous n'êtes pas obligés de me répondre sachant que je ne suis qu'un de ces envahisseurs, un produit rapporté comme vous dites...

Merci.

Cécile Rouquet a dit…

Cher Simplet, si vous lisez ces lignes, l'ACMS n'est pas le moins du monde un club fermé, nous rassemblons des Saintais de fraîche date comme de vieille souche, tous préoccupés de la préservation de l'héritage de la ville. S'il vous intéresse de nous rejoindre, inscrivez-vous sur https://www.acmsantonum.com/. Cordialement, Cécile Rouquet, secrétaire ACMS