Quand Prosper Mérimée s'attardait dans l'auberge qui allait devenir le bar de l'Arc de Triomphe
Savez-vous que le bar de l'Arc de Triomphe, autrefois auberge, a reçu un personnage célèbre au XIXe siècle, Prosper Mérimée. L'inspecteur général des Monuments Historiques contribua à sauver l'Arc romain de Germanicus d'une destruction annoncée. Et ce ne fut pas facile car la municipalité de l'époque n'avait que faire de ces vestiges (même si certains, 20 ans auparavant, avaient conscience de leur valeur historique). Pire, un élu voulait envoyer quelques gaillards pour assurer à grands coups de pic la parfaite impossibilité de réparer le monument, pourtant témoignage de la grande Mediolanum...
Prosper Mérimée attendu à Saintes « comme un proconsul dans une province romaine »
Un peu d'histoire : Le lit de la Charente s'est élargi au cours des siècles. Ainsi, au Moyen Âge, on doit prolonger vers l'Est le pont qui relie les deux rives du fleuve. L'arc, initialement sur la berge, se retrouve sur le pont. Comme c'en était la tradition aux temps médiévaux et classiques, ce pont était fort encombré. On y trouvait des moulins, des commerces, des tours... et l'arc.
En 1840, la municipalité de Saintes décide de détruire le pont. Que faire de l'arc ?
Prosper Mérimée, inspecteur général des Monuments historiques, écrit à son ami et président de la Commission, Ludovic Vitet, une lettre datée du 28 juillet 1840 : « J'ai trouvé ici l'arc romain horriblement déjeté. Il s'est affaissé d'une façon notable depuis mon passage à Saintes, et je crains fort qu'il ne tombe dans la Charente lorsqu'on détruira le vieux pont qui sert d'arc butant. Un architecte qu'on n'a pu me nommer a offert au Conseil municipal de restaurer et de redresser l'arc au moyen d'un procédé analogue à celui dont on s'est servi au Conservatoire des arts et métiers, avec une armature en fer appliquée au rouge et solidement fixée, laquelle en se refroidissant doit serrer les pierres disjointes. Je verrai demain ce projet que je ne comprends guère et que le sous-préfet ne m'a pas trop clairement expliqué ».
Lorsqu'il repasse à Saintes en septembre 1844, Mérimée y est attendu « comme un proconsul dans une province romaine ». Il écrit une nouvelle lettre à Ludovic Vitet pour lui exposer les tenants et les aboutissants de ce problème d'arc et de pont qui tient la ville de Saintes en haleine depuis plusieurs années. Le nœud du problème est en fait de nature commerciale.
L'ancien pont dessert le faubourg de Saint-Palaye. La route qui passe sur le pont (et donc sous l'arc - qui lui-même se dresse sur le pont) se prolonge dans le faubourg - en ligne droite. Au fil des siècles, cette voie de passage a créé une véritable artère commerciale où tous les corps de métier ont installé leur échoppe et où de belles bâtisses ont été construites pour les bourgeois de la ville. Détruire le pont jusqu'à la partie qui soutient l'arc et en reconstruire un autre cent mètres plus loin (distance donnée par Mérimée lui-même), c'est mettre à bas tout cet édifice commercial et social fondé sur... la ligne droite. C'est ruiner le commerce et la vie des habitants du quartier ! C'est vouloir la mort du bourg de Saint-Palaye ! Sur pression insistante de tous les artisans de Saint-Palaye regroupés en véritable "lobby", la municipalité propose de construire une passerelle devant l'arc pour remplacer l'ancien pont. Fureur et refus indigné de Prosper Mérimée pour qui cette passerelle, avec ses hauts piliers et ses éléments métalliques, constituera une véritable insulte au monument antique !
La Commission campe sur sa position : l'ancien pont sera détruit, sauf la partie près de la berge qui soutient l'arc, et un autre pont sera construit, faisant de ce fait dériver la route. Pas de passerelle butant sur l'arc. Rappelons que, pendant ce temps-là, des travaux d'ingénierie - aux frais de la Commission - sont en cours pour démonter l'arc pierre par pierre et le remonter tout près, sur la terre ferme. Lors d'une réunion animée avec Prosper Mérimée, le maire de Saintes défend l'intérêt de ses concitoyens. Il veut une passerelle car il refuse toute dérivation de la route. Les arguments sur un transfert possible du commerce d'une zone dans une autre n'arrivent pas à le fléchir : « (...) il me répondait : « la ligne droite ! la ligne droite !». Excédé, le maire finit par mettre sa démission dans la balance.
Enfin, Mérimée rencontre l'ingénieur de la ville, un certain Forestier, auteur du projet de la passerelle. Celui-ci propose de changer l'arc de place ou de, seulement, opérer sa conversion, c'est-à-dire que l'arc se trouverait sur l'axe de ladite passerelle. Mérimée s'y oppose en évoquant des considérations archéologiques. L'arc portant l'inscription latine : « AD CONFLUENTEM », on se devait de l'installer tout près du fleuve. De même les générations futures jugeraient du travail accompli, des choix pris ; on ne pouvait donc pas faire n'importe quoi.
| Gravure du pont ancien détruit. Vestige romain le mieux conservé de Saintes, l'arc est le symbole de la ville avec l'amphithéâtre |
Bras de fer entre le maire de Saintes et Prosper Mérimée
« Je ne serais guère surpris d'attraper une bonne raclée demain en traversant le faubourg pour retourner à Niort »
Mérimée poursuit : « Entre l'existence de l'arc et celle de la passerelle, il y a pour moi une différence d'intérêt immense. Périsse plutôt la passerelle que l'arc ! Nous avons soutenu chacun notre dire avec assez de vivacité, et, comme vous le pensez bien, je suis resté inébranlable comme un roc. Il m'a dépeint avec beaucoup de poésie, toute une ville en alarmes, l'indignation qui retomberait sur moi, les colères de la presse, c'est le grand cheval de bataille aujourd'hui ».
On comprend dans la suite du texte que le Ministère, sur proposition de Mérimée, a désigné un endroit précis pour reconstruire l'arc (en fait non loin de son endroit d'origine) et qu'un ingénieur est chargé de le faire démonter pierre par pierre.
Un peu plus loin, Mérimée écrit : « Si nous nous soumettons à déloger pour le plus grand plaisir des épiciers du faubourg de St Palaye, nous proclamons que les monuments historiques doivent baisser pavillon devant le moindre établissement d'utilité publique ou soi disant telle. Tranchons le mot, nous confessons la vanité de notre mission et nous ne méritons plus que les chambres s'occupent de nous. À ces causes, mon cher Président, je remets entre vos mains celle de l'arc de Saintes. Représentez à Monsieur le Ministre qu'il vaut mieux qu'une douzaine de marchands de sabots se déplacent qu'un beau monument romain ; que dans un an d'ici personne ne pensera plus à la passerelle ; et que le maire donnât-il sa démission, la ville de Saintes n'en mourra pas. J'oubliais de vous dire qu'on a fait quelques menaces contre les pierres de l'arc romain. Un conseiller municipal a dit que s'il était maire, il chargerait quatre gaillards d'assurer à grands coups de pic la parfaite impossibilité de réparer le monument, qui privera la ville d'une passerelle. La menace est un mouvement de rhétorique, mais je ne serais pas surpris qu'on essayât de l'exécuter. Je ne le serais guère non plus d'attraper une bonne raclée demain en traversant le faubourg pour retourner à Niort ».
Le soir même, une députation d'une vingtaine de commerçants du faubourg de Saint-Palaye vient trouver Mérimée dans sa chambre d'hôtel pour réclamer la passerelle. Manœuvres d'intimidation à l'appui. Tous se plaignent qu'ils ont déjà perdu gros et prétendent que, sans la passerelle, le quartier est ruiné. « J'ai perdu 30.000 francs ! et 20 autres voix répondaient : Et moi donc ! ». À cet endroit du récit, on en déduit que les travaux sur l'ancien pont ont fait fermer toute circulation et que l'artère commerciale du faubourg a commencé à pâtir de la disparition de la fameuse ligne droite.
Prosper Mérimée rapporte : « Acculé dans mon coin, j'ai commencé par leur dire que je n'avais pas mission pour les écouter, et que je n'étais à Saintes que pour une question d'art, sur laquelle je serais enchanté d'avoir leur avis, mais que je faisais profession de conserver les vieux monuments et non d'en faire de neufs. Puis je leur ai fait une belle parabole pour leur prouver que tous les quartiers de Saintes ne pouvaient prospérer à la fois. Ils l'ont comprise, mais en déclarant qu'ils voudraient que ce fût le quartier de St Palaye qui prospérât. Un teinturier que j'ai reconnu à ses mains glauques, s'est alors emporté contre l'arc, mais ses collègues l'ont fait taire aussitôt, et ont protesté qu'ils vénéraient les monuments historiques (...) ». La discussion dure une heure. Finalement, la députation s'en va, sans heurts. Pendant ce temps, Eugène Viollet le Duc et l'architecte chargé des travaux sur l'arc « étaient dans une chambre à côté à rire comme des fous ».
Le bouquet surgit à la fin de la lettre. Mérimée termine sur l'affaire de Saintes à l'adresse de Ludovic Vitet : « Hier, j'ai oublié de vous conter un mot sublime du maire. Son projet était de placer l'arc sur une hauteur, à l'extrémité du Cours royal, à l'embranchement de la route de Bordeaux et de celle de la Rochelle.
- Mais, lui dis-je, Monsieur, l'inscription qu'en ferez-vous ? Elle mentionne que le monument a été construit au bord de la Charente.
- L'inscription ? Monsieur, nous la changerons ».
Sur proposition de Mérimée, l'arc est déplacé à 28 mètres de son emplacement sur les quais de la Charente, perdant ainsi sa fonction d'arc triomphal et son impact sur le paysage. Il est restauré aux frais de l'Etat en 1851. Les travaux sont dirigés par l’architecte parisien Jean-Jacques Clerget et son homologue saintais Victor Fontorbe. De nombreuses pierres abîmées sont remplacées et la plupart des pilastres et chapiteaux visibles aujourd’hui sont des restitutions du XIXème siècle.
L'arc a fait l’objet d’un classement au titre des Monuments Historiques par arrêté du 5 juillet 1905. Il est la propriété de la Ville de Saintes.
Aujourd'hui, quand on admire l'arc de Germanicus, on est loin de se douter qu'il a été le centre de discussions aussi animées. Certes, conserver et restaurer le vieux pont comme l'a fait Cahors (Valentré) aurait apporté à la ville de Saintes un atout historique majeur mais à l'époque, au XIXe siècle, on ne voyait pas les choses de la même façon. Remercions les défenseurs du patrimoine, dont Prosper Mérimée et l'écrivain Victor Hugo, pour leur implication dans le sauvetage de ce monument gallo-romain.
| Au XIXe siècle, sentant toute la valeur du patrimoine, certaines personnalités comme Prosper Mérimée eurent à batailler pendant des décennies pour parvenir à changer les mentalités... |
• Source : « La naissance des Monuments historiques la correspondance de Prosper Mérimée avec Ludovic Vitet (1840-1848) », Éditions du Comité des travaux historiques et scientifiques, Ministère de l'Éducation nationale.
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