Parmi les animations du cinéma Mons Andronis, était programmée vendredi 9 octobre la projection du documentaire "Le jeune homme en colère" réalisé par Michel Boujut, suivie d'un échange avec François Huchet, photographe.
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| François Huchet et Janine Dumoulin de l'association Clap |
L'histoire n'est pas banale : en 1951, à Gondeville en Charente, le célèbre Paul Strand réalise une série de photographies des habitants du village dont celle d'un jeune homme, Claude Grijalvas, qui pense à tout sauf à poser devant un objectif. Il accepte, agacé et le regard direct. Pourquoi vient-on le déranger un dimanche, seul moment où il dispose d'un peu de temps pour lui ? A ce moment-là, il ignore que son agacement passager fera le tour du monde ! En effet, ce cliché, vibrant d'intensité, sera par la suite exposé dans les plus grands musées (dont le MoMA à New-York) avec, pour légende, « Yound Boy - Gondeville Charente 1951 ».
Mais qui est-il ce jeune homme en colère ? Dans les années 1990, Michel Boujut, écrivain, critique et producteur de cinéma, et François Huchet, photographe, se lancent à sa recherche. Ils le retrouvent dans la région parisienne. En suivra un film sur cette aventure et une nouvelle photographie faite dans le même lieu, à Gondeville, par François Huchet. Depuis, cette histoire fait parler d'elle, en mars 2025 à Jarnac-Charente avec l'association Au fil de l'art festival présidée par Claire Laporte Bisquit, plus récemment en Gironde et maintenant à Montendre...
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| Le jeune en colère, Claude Grijalvas en 1951, photo de Paul Strand |
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| Claude Grijalvas en 1995 devant le même portail, photo de François Huchet |
Retour dans les années 1950
Certaines histoires ne laissent aucun souvenir. Elles s’effilochent comme la brume matinale tandis que d’autres restent gravées dans les mémoires. Sans trop comprendre par quel mystère elles traversent le temps. Ainsi la photographie de Claude Grijalvas, Le jeune homme en colère de Gondeville en Charente, prise en 1951 par l’américain Paul Strand, en résidence chez l’écrivain Claude Roy. Pourquoi ce visage d’un adolescent volontaire retient-il l’attention ? Par sa force assurément. Il renferme aussi une quête commune entre le photographe et son sujet. L’un veut s'extraire des tâches quotidiennes que lui impose sa famille ; l’autre cherche un village idéal à immortaliser. Une certaine idée de la liberté. Les prises de vue, où figurent de nombreux habitants de Gondeville, sont rassemblées dans "La France de profil", un livre que Paul Strand a publié en 1952. « Véritable portrait naturaliste de la France d’après-guerre », des commentaires de son ami Claude Roy l'accompagnent.
Dans les années 1990, le journaliste Michel Boujut s'intéresse à la photo de Paul Strand légendée par son auteur "Young boy, Gondeville, Charente, France 1951". Il la baptise "Le jeune homme contrarié" pour son émission Les Nuits Magnétiques (France Culture) pour devenir "Le jeune homme en colère" dans le film et le livre qui suivront.
Cette photo a une universalité
Le film de Michel Boujut nous plonge dans le temps d’avant. Claude Grijalvas naît en 1932. Fermiers, ses parents affichent la couleur : ils sont communistes. L’enfant grandit dans la France rurale d’avant la mécanisation. Les vignes, les moissons, les champs. Un garçon dans une ferme, ce sont d’abord des bras ! Les tâches ne manquent pas du matin au soir. Il vaque aux occupations et dès qu’il le peut, il s’évade. Le fleuve Charente est un merveilleux terrain de jeu. Il pêche, se baigne, respire. Des moments précieux car rares dans sa vie d'ouvrier agricole. Paul Strand tombe à point. Ce jour-là, Claude Grijalvas va tendre sa ligne et s’il traîne, sa famille l'en privera : « il y avait toujours quelque chose à faire ! ». Alors, il se presse pour échapper aux contraintes. Il accepte toutefois de poser devant l’objectif, mais son regard en dit long sur l’irritation qui l’habite. C’est précisément cette fougue d’une farouche beauté qui fera la popularité de la photographie. Elle possède une universalité et aurait pu être prise n’importe où. Qu'elle soit exposée aux États-Unis est émouvant pour les Charentais en visite outre Atlantique ! D’ailleurs, le poète Daniel Reynaud a appelé la Charente le Mississipi ! Claude Grijalvas, c’est un James Dean ! Thomas Boujut, le fils de Michel disparu en 2011, explique la manière dont son père travaillait : « l’inspecteur Boujut tirait le fil de la pelote de laine. Chez lui, la petite histoire rejoignait la grande. Elle est allée plus loin que Gondeville ! Il a été touché par cette photographie et il a voulu savoir qui se cachait derrière le jeune homme en colère ». Pour le retrouver, il a sillonné l’hexagone, lancé un appel dans les journaux.
Un beau jour, une personne lui apporte enfin des informations. Après un an d’enquête, ses pas le conduisent dans la banlieue parisienne, à Châtillon. Il sonne à une porte. C'est bien là qu'habite Claude Grijalvas ! Il le rencontre et lui présente sa démarche. Raconter l’histoire et les faits à la radio, tourner un film et écrire un livre. Le plus intéressant, c'est que l'intéressé ne savait pas que son portrait avait fait le tour du monde. Célèbre malgré lui !
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| Un nombreux public participait à la soirée organisée au cinéma Mons Andronis |
François Huchet : « une reconstitution minutée »
Parallèlement, à Marcillac en Gironde, le photographe François Huchet est sur la même piste. « J’avais commencé à Gondeville où j’ai cherché le lieu où avait été prise la photo ». Il le localise dans le bourg. Par contre, en 1993, personne dans la commune ne sait ce qu'est devenu le modèle de Paul Strand : « On m’a conseillé d’aller voir le maire et de lui poser la question. En vain, ça n’avançait pas ». Un samedi matin, le téléphone sonne. Au bout du fil, le journaliste Michel Boujut. « Vous vous intéressez à une photo de Paul Strand, le jeune homme en colère ? Moi aussi. On peut se voir ? Mardi prochain, je suis chez vous ». Il est accompagné de Christine Robert, réalisatrice. « On discute et il m’associe à sa recherche de Claude Grijalvas ». L'enquête aboutit et l’émission, diffusée sur France Culture, intéresse le public. On ne va pas en rester ! La suite, vous la connaissez.1995 : « Nous avons placé des sacs poubelle pour créer un mur noir afin de ne pas trahir la lumière de Paul Strand »
En 1995, quand François Huchet photographie Claude Grijalvas, il est alors âgé de 65 ans (il en avait 19 sur la photo de Strand). Il se souvient : « Au départ, Claude Grijalvas ne voulait pas se déplacer à Gondeville et quand il a accepté, c’était minuté ! Je suis arrivé sur place, la prise était prévue vers 15 h/16 h. Or, la cour avait été séparée par un mur. Il a fallu l’occulter. Nous avons placé des sacs poubelle pour créer un mur noir afin de ne pas trahir la lumière de Paul Strand. En observant les lieux, je me suis aperçu que la barre de fer qui apparaissait derrière le jeune homme ne se situait pas au même niveau. En y regardant de plus près, j’ai réalisé que le sol avait été remonté de plus d’une vingtaine de centimètres. Pour cette nouvelle photo, Claude Grijalvas est donc assis. J‘étais sous pression. Je devais faire une photo rapidement en respectant les règles et le cadrage de Strand ». Ses efforts sont récompensés.
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| François Huchet et Claude Grijalvas en 1995 (archives) |
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| Avec Michel Boujut en 1995 (archives) |
La soirée organisée par le cinéma Mons Andronis a été l’occasion d'échanges. De nombreux spectateurs étaient émus en retrouvant des scènes de la vie rurale avant les grands bouleversements de la mécanisation. Outre "le jeune homme en colère", comment ne pas penser à Serge Roullet, grand cinéaste et ami de Michel Boujout, qui fit un film superbe sur la récolte des foins dans la prairie de Gondeville...
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| Après la projection, discussions et échanges |
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| Des habitants de Gondeville (Paul Strand) |
























