Jeudi dernier, grande affluence au Cloître des carmes où l'Université d'été recevait Philippe Josserand. Le thème de la soirée était consacré au dernier grand-maître des Templiers, Jacques de Molay. Agrégé d'histoire, ancien membre de l'École Normale Supérieure de Fontenay-Saint-Cloud et de la section scientifique de la Casa de Velázquez, Philippe Josserand est professeur en histoire médiévale à l'Université de Nantes. Spécialiste reconnu de la croisade comme des ordres militaires, le public apprécie ses interventions lors des conférences et émissions culturelles à la télévision.
Les Templiers fascinent, c'est pourquoi il a choisi de détailler, dans la première partie de son exposé, le mythe qui entoure Jacques de Molay brûlé vif sur l'île de la cité à Paris en 1314 sur ordre de Philippe le Bel. Il aurait lancé aux responsables de son supplice cette célèbre malédiction : « Pape Clément !… Chevalier Guillaume !… Roi Philippe !… Avant un an, je vous cite à paraître au tribunal de Dieu pour y recevoir votre juste châtiment ! Maudits ! Maudits ! Maudits ! Tous maudits jusqu’à la treizième génération de vos races ! ». Ils ont effectivement connu un triste fin, mais l'on ignore si cette phrase terrible a bien été prononcée.
Victime, Jacques de Molay est devenu source d'inspiration pour les écrivains (Fernando Pessoa) et les artistes dont Georges Mathieu, l'un des pères de l'abstraction lyrique, qui a peint des toiles en hommage à l’Ordre des Templiers. S'y ajoutent le cinéma dont les fameux Rois Maudits de Maurice Druon, une série "Le roi de fer" de Josée Dayan en 2005, une tragédie de François-Juste-Marie Raynouard jouée à la Comédie-Française, un grand opéra en cinq actes et sept tableaux composé par Henri Litolff, sur un livret de Jules Adenis, Armand Silvestre et Lionel Bonnemère, qui dépeint Jacques de Molay en figure de martyr, des morceaux de musique et même un jeu vidéo Assassin's Creed.
| Un nombreux public |
Philippe Josserand a publié plusieurs ouvrages sur Jacques de Molay : Les 7 vies de Jacques de Molay et Jacques de Molay, dernier grand-maître des templiers (éditions des Belles Lettres). Il a également coordonné avec Nicole Bériou "Prier et combattre. Dictionnaire européen des ordres militaires au Moyen Âge" (Fayard, 2009), édité avec Karl Borchardt, Jochen Döring et Helen Nicholson "The Templars and their Sources" (Routledge, 2017), participé au livre "A la rencontre de l'Autre au Moyen Age" en mémoire à l'historien Jacques Le Goff. Un collectif est en cours de rédaction. Les Templiers ont également inspiré des œuvres romanesques dont "Le templier de l'ombre" de Mireille Calmel (invitée de l'Université d'été dans les années 2010).
Qui était Jacques de Molay ?
Philippe Josserand présente le portrait de cet "inconnu" entré dans la grande histoire :
« Que sait-on de Jacques de Molay ? » C'est par cette interrogation qu'Alain Remunger. en 2002, ouvrait l'avant-propos de sa biographie du dernier grand-maître de l'ordre du Temple, enchaînant immédiatement en ces termes : « Bien peu de choses, et quasiment rien sur les deux tiers de sa vie ». À cette question, reprise en 2014 par l'historien dans la réédition de son livre, on reste aujourd'hui confronté. Malgré sa célébrité, en dépit des projections de toutes sortes qui s'attachent à lui, Jacques de Molay demeure un personnage méconnu. Bien sûr, il n'est pas un inconnu au sens du sabotier Pinagot dont Alain Corbin a « retrouvé le monde », mais, derrière la légende et le mythe, l'homme toujours échappe. Des incertitudes persistent jusque dans ses dates essentielles - sa naissance, son élection comme grand-maître et sa mort - et des questions, très nombreuses, se posent sur son parcours, son œuvre et, plus encore, sur celui qu'il était. Pourtant, plus que ses prédécesseurs au Temple et plus que tout autre maître d'un ordre religieux-militaire avant lui, il a laissé des traces de son action. Ses lettres - plus d'une trentaine au total -, ses deux mémoires sur la croisade et l'union du Temple et de l'Hôpital et ses dépositions lors du procès lancé à partir de l'automne 1307 par Philippe le Bel contre son institution sont pour l'historien - surtout s'il prend soin de les interroger bien - des sources remarquables. À partir de ces éléments, parfois connus de longue date, mais à lire à nouveaux frais, et d'autres, eux inédits, Jacques de Molay peut aujourd'hui pour la première fois sortir de l'ombre et acquérir enfin cette singulière épaisseur historique que les spécialistes lui ont toujours déniée.
On ignore à quelle date naquit Jacques de Molay. La seule indication, indirecte et relative, est celle de son entrée au Temple, en 1265, probablement vers la fin de l'été. Pour les chevaliers comme lui, la coutume était de professer assez tôt. Le 28 novembre 1309, devant la commission pontificale qui l'interrogeait lors du procès, le grand-maitre a reconnu avoir critiqué Guillaume de Beaujeu, son prédécesseur, pour avoir joué l'apaisement avec les Sarrasins : il l'avait fait, dit-il, avec d'autres frères « jeunes et désireux de faire la guerre ». Jacques de Molay se représentait donc - au moins dans le souvenir - comme jeune vers 1275 et sans doute était-il né à l'extrême fin des années 1240. Originaire du village de Molay, en Haute-Saône, aux confins du comté de Bourgogne, à peu de distance du duché et de la Champagne, il était issu par son père d'un lignage noble de rang modeste qui émerge des sources d'archives à partir de la deuxième moitié du XIIème siècle. Lié par une longue tradition familiale à Citeaux, Jacques de Molay l'était également à la croisade, au service de laquelle, dans son enfance, deux de ses parents, un clerc, Pierre, chanoine de Corinthe, et un chevalier, Aymon, se sont engagés, et ce sont vraisemblablement ces éléments qui l'ont poussé à rejoindre l'ordre du Temple.
Le premier acte de son administration date du 20 avril 1292
En raison des besoins des Latins, alors confrontés à la pression des Mamelouks, le jeune frère est passé en Terre sainte très tôt après sa profession à Beaune. À l'arrivée de Guillaume de Beaujeu, en 1275, il y était déjà depuis quelque temps et de l'Orient, à lire notamment ses deux mémoires, écrits en 1306 et 1307, il possédait une connaissance géographique et historique fine, embrassant jusqu'à ses adversaires, Sarrasins et Mongols, dont il avait retenu différents usages, juridiques ou militaires. Aucune source, en l'état, ne prête à Jacques de Molay de responsabilités avant son élection à la tête du Temple. Il n'en était pas pour autant un frère insignifiant. S'il n'est attesté qu'à une seule occasion, à l'hiver 1284-1285, celle-ci n'est nullement anodine. À Acre, en effet, Jacques de Molay a alors assisté à la réception d'un chevalier de Provence en présence des plus hauts dignitaires de l'ordre, dont Guillaume de Beaujeu. Ce dernier, néanmoins, ne l'a jamais promu : lui tenant sans doute grief de ses critiques de jeunesse, il ne l'a pas associé à son gouvernement et c'est seulement après la chute d'Acre, en mai 1291, où le grand-maître est mort héroiquement les armes à la main, que le frère bourguignon, à plus de quarante ans, a commencé à jouer au Temple un rôle institutionnel majeur.
À Chypre, à l'occasion du chapitre général réuni à l'automne 1291, Jacques de Molay a pris publiquement la parole pour signaler son intention de réformer l'ordre désormais dirigé par Thibaut Gaudin, dessinant peut-être un projet et manifestant en tout cas une autorité qui, peu de temps après, lui valut d'être élu grand-maître. On a souvent une idée imprécise du moment où il a été porté à la tête du Temple. Le premier acte de son administration date du 20 avril 1292. Son élection s'est jouée peu avant, préparée, le cas échéant, par la renonciation de son prédécesseur, mort le 16 avril. Elle ne s'est pas opérée par brigue, malgré le témoignage du chevalier limousin Hugues de Faure, suivi par trop d'historiens, et il est peu pensable qu'elle l'ait opposé à Hugues de Pairaud, guère connu alors au Temple, dont l'essentiel de la carrière s'est fait ensuite. Jacques de Molay était d'une tout autre trempe et il semble avoir été investi par ses frères d'un charisme particulier, lié peut-être à ce désir de faire la guerre qui, s'il l'avait poussé à l'indiscipline dans sa jeunesse et conduit à être tenu à l'écart sous Guillaume de Beaujeu, lui a valu au printemps 1292 d'être promu grand-maître, dans une période de difficultés considérables où reconquérir la Terre sainte s'imposait à l'ordre comme aux Latins.
Élu grand-maître, Jacques de Molay a pris en mains le Temple sans tarder. Le 20 avril 1292, il avait déjà organisé son gouvernement : la continuité avec celui de ses prédécesseurs est manifeste, mais d'emblée il a imposé sa marque, soucieux en particulier du profit et de l'image de l'ordre, cruciaux pour gagner en efficacité. Les Templiers se sont associés à la réaction latine, notamment navale, à la perte d'Acre et, depuis Chypre, en lien avec Manuele Zaccaria, chargé de la diriger, ils ont attaqué Alanya et Alexandrie. Par-delà l'ile des Lusignan, Jacques de Molay a cherché un soutien plus large, dans l'Italie du Sud, en premier lieu, gouvernée par les Angevins.
C'est là qu'il s'est embarqué, à l'hiver 1292-1293, pour un premier voyage en Occident jusqu'ici inconnu des historiens. Manuele Zaccaria a en effet relevé que, sur l'une des dix galères armées qu'il avait laissées à Chypre, « le maître du Temple est venu jusqu'à Brindisi ». Le choix de la destination n'est pas anodin : le port était alors essentiel aux échanges maritimes du Temple et, plus largement, au trafic méditerranéen. Le voyage, achevé en mars 1293, a été rapide, mais il a permis au dignitaire de prendre des renseignements et de nouer un contact direct avec l'Occident avant son grand périple entrepris à partir du printemps.
Pendant trois ans et demi, Jacques de Molay a continûment résidé en Occident. Malgré les précédents d'Hugues de Payns, le fondateur de l'ordre, ou de Guillaume de Beaujeu, voyager de la sorte pour un grand-maître n'était pas courant et jamais cela n'avait duré aussi longtemps.
Relancer la croisade
Dans deux lettres du 21 janvier 1296, le dignitaire déclara être venu « pour l'utilité commune de la chrétienté et la commodité de notre maison ». Ses raisons sont claires, mais leur conjonction est advenue durant le périple, après la rencontre avec Boniface VIII, au tournant de 1294 et 1295, car quand Jacques de Molay avait abordé en Provence, au printemps 1293, il n'était question que de « remédier à l'excessive pauvreté de notre maison ». Le soin des affaires du Temple a conduit le grand-maître jusqu'en Angleterre, en Aragon ou en Italie ; là, grâce au roi de Sicile Charles II et à Boniface VIII, son voyage prit une dimension nouvelle. Désormais, jusqu'à l'automne 1296, en plus d'œuvrer pour l'ordre, Jacques de Molay s'est multiplié pour relancer la croisade. Avec les princes, y compris Philippe le Bel, qui, d'après Boccace, l'aurait fait parrain de son fils puîné, il a beaucoup échangé et, lorsqu'il retourna à Chypre, il était parvenu à renforcer le Temple, en mobilisant réseaux et ressources en faveur de l'Orient latin.
S'ancrer à Chypre fut ardu pour le Temple. Jacques de Molay a relevé le défi en installant à Limassol, sur la côte méridionale, le couvent central de l'ordre et il a travaillé à reprendre pied sur le continent, s'engageant en Arménie en 1298-1299, puis en Syrie dans les années suivantes.
L'alliance avec les Mongols de Perse, à laquelle il s'est consacré, éveilla de grands espoirs, mais la difficulté pour coaliser les ennemis des Mamelouks était immense, et cette stratégie prit fin à Rouad, à l'automne 1302, sur un échec. Les Templiers, comme autrefois à Acre, payèrent le prix fort, mais Jacques de Molay ne s'est pas démobilisé pour autant : il a continué à œuvrer en vue de revenir en Terre sainte, privilégiant, dans l'optique d'une future croisade, l'action navale et le blocus commercial. L'Orient mobilisait toujours dans l'opinion latine et le grand-maître, après plus de quatre décennies au Temple, pour l'essentiel à l'est de la Méditerranée, en était un expert reconnu. Aussi est-ce avec joie qu'il reçut au printemps 1306 la convocation de Clément V pour venir délibérer en curie. Le voyage était annoncé comme bref, et, aux yeux du dignitaire, qui ne pouvait imaginer qu'il l'éloignerait à jamais de l'Orient, il apparaissait clairement défini et utile à mettre sur pied cette croisade qu'il appelait de ses vœux.
Sitôt après avoir débarqué en Occident, à la fin de 1306, Jacques de Molay fut saisi par l'affaire du Temple...
Ce n'en était bien sûr que les prémices, mais des problèmes sans lien avec ceux dont il pensait traiter se sont imposés à lui. Des rumeurs imputaient à ses coreligionnaires des crimes contre la foi : fabriquées et, au départ, inconsistantes, elles n'en ont pas moins amené au procès de l'ordre. Arrivé en France au printemps 1307, après un probable séjour en Italie du Sud, Jacques de Molay chercha immédiatement à y réagir. Il se rendit à la curie, établie à Poitiers, puis à Paris, où il rencontra Philippe le Bel, avant de retourner auprès de Clément V, qu'il pria d'ouvrir une enquête pour couper court aux accusations. Au sortir de l'été 1307, le grand-maître avait saisi la terrible menace que le pouvoir capétien faisait peser sur le Temple. Sa mobilisation, à Poitiers et à Paris, révèle que - malgré ce que l'on répète souvent - le danger ne lui avait pas échappé, mais la forme que celui-ci allait revêtir l'a surpris. Jacques de Molay n'a pas anticipé l'arrestation générale des frères du royaume de France au matin du 13 octobre 1307. La veille, revenu à Paris, il avait assisté aux funérailles de la belle-sœur du roi, et c'est au Temple, où ce dernier avait souvent séjourné, qu'il fut appréhendé avec les siens.
À la différence de ses prédécesseurs, Guillaume de Beaujeu et Thibaut Gaudin, Jacques de Molay n'avait jamais vécu l'expérience de la captivité. Dorénavant, durant six ans et demi, il ne devait plus en connaître d'autre. Aux mains des inquisiteurs, isolé et torturé, il a reconnu le 24 octobre 1307 avoir renié le Christ lors de son entrée dans l'ordre et, dès le lendemain, il a dû répéter cet aveu au Temple devant un large parterre de clercs. Philippe le Bel voulait convaincre de l'hérésie des frères, mais Clément V ne l'entendit pas ainsi et dépêcha deux cardinaux à Paris, avant même que la bulle Posteralis Exceminenice, le 22 novembre, ne lui permit juridiquement de prendre l'affaire en mains. Devant eux, peu après Noël 1307, Jacques de Molay s'est rétracté, mais le pouvoir capétien s'est chargé de le ramener à ses aveux et de l'éloigner, en l'enfermant à Corbeil. De là, après qu'une guerre diplomatique entre le pape et le roi a occupé tout le printemps 1308, il fut transféré à Chinon, mais Clément V, cédant à Philippe le Bel, renonça à le faire venir à Poitiers, et c'est au château royal qu'il a été interrogé par trois cardinaux : le 20 août, derechef, il avoua avoir renié le Christ, ce qu'avait exposé, dès le 12, Faciens misericerdian, révélant que le pape, pour préserver son autorité, avait sacrifié le Temple.
L'orde des Templiers supprimé en avril 1312
Jacques de Molay, comme les autres dignitaires, a été laissé aux mains de Philippe le Bel et, toujours captif, il a été ramené en Ile-de-France. À l'automne 1309, la commission pontificale, chargée d'instruire le procès de l'ordre, l'a fait venir à Paris. Par trois fois, les 26 et 28 novembre 1309 et le 2 mars 1310, le grand-maître a été interrogé, mais, conscient que la procédure était un piège en train de se refermer sur lui et sur son ordre, il choisit de s'en remettre au seul Clément V, à qui il se faisait fort de révéler sur l'affaire « ce qui était à l'honneur du Christ et de l'Église ».
Le pape, qui s'était réservé son cas et celui des principaux dignitaires, ne prit néanmoins pas le risque de le faire venir à lui pour ne pas heurter Philippe le Bel. Le Temple, des lors, était voué à disparaître. Au concile de Vienne, par la bulle Vox in excelse, exposée publiquement le 3 avril 1312, Clément V supprima l'ordre, bien qu'exonéré d'hérésie. En cellule, le grand-maître restait pendant de son sort. Le 11 mars 1314, trois cardinaux lui ont signifié sa peine d'emprisonnement perpétuel. Jacques de Molay fit front et, avec Geoffroy de Charnay, il a proclamé l'innocence du Temple. Tenus avec son compagnon pour relaps, il savait que le roi les livrerait immédiatement au bûcher, mais, poussant la stratégie mémorielle adoptée en novembre 1309 jusqu'à sacrifier sa vie et appelant au jugement de Dieu - sans qu'existât dans son esprit d'idée de malédiction -, il a voulu que sa mort, en son temps et par-delà, fût un exemple.
| Représentation imaginaire de Jacques de Molay sur le bûcher datant du XIXème siècle. Il n'existe aucun portrait de lui réalisé de son vivant. |
Ce faisant, dans un ultime sursaut qui n'avait rien d'un héroïsme vain, Jacques de Molay continuait bel et bien de s'avérer à la hauteur de sa charge, réunissant toute l'énergie, la droiture et la résolution qui étaient siennes afin d'illustrer, malgré le supplice, l'idéal auquel il avait voué son existence. Le Temple, aboli, allait désormais vivre à travers son dernier grand-maître et, l'un et l'autre mythifiés à mesure que les siècles sont passés, ils se sont amplement nourris du bûcher allumé sur un ilot de Seine, sous le palais royal, à la pointe aval de la Cité.
| Jacques de Molay et Geoffroy de Charnay sur le bûcher, miniature du Maître de Virgile provenant des Grandes Chroniques de France, vers 1380 (British Library) |