Mortagne fêtera la Saint-Fiacre, le patron des jardiniers, dimanche 23 août (une semaine avant la date officielle pour des raisons de fréquentation estivale). Selon les historiens, ce rendez-vous traditionnel des habitants de l'Estuaire remonterait au XVème siècle, à l'époque de Louis XI.
Après des années d'interruption, la foire a été relancée par le Collectif Saint-Fiacre avec le soutien de la municipalité et l'Office de tourisme. Les objectifs sont de renouer avec les coutumes et de créer une animation dans la commune. Les précédentes éditions ont été un succès, avec plus d’une centaine exposants et environ 5000 visiteurs en 2024 par exemple.
• Dimanche 23 août dans tout le bourg de Mortagne : Vide-greniers / Brocante / Artisans créateurs / Commerces divers / Marché gourmand / Promenades à poney / Promenades en trike / Animaux de la ferme / Voitures de collection / Château gonflable / Village des Associations / Bandas /Points de buvette et restauration rapide. Venez nombreux.
La Saint-Fiacre vue par le patoisant Pierre Jônain
Décrite dans un poème de Pierre Jônain, auteur du Dictionnaire de Patois Saintongeais publié en 1869, la Saint-Fiacre apparaît avec ses coutumes et usages. La traduction a été assurée par Philippe Chevallier et Henri Renou, originaires de Mortagne et Boutenac-Touvent : tous deux connaissent le patois pour l'avoir appris et pratiqué aux côtés de leurs aînés dans la campagne saintongeaise. C'était au temps d'avant quand les gens du coin parlaient aussi bien le français que la langue de leurs ancêtres. Restent de beaux souvenirs de ce vocabulaire d'une grande subtilité quant à la variété des mots, haut en couleurs et saveur linguistique. Une chance de retrouver ces accents du terroir !
« A l'approche de la Saint-Fiacre, il nous a semblé intéressant de rappeler le rôle de Jônain, linguiste originaire de Gémozac dans un rôle d'écriture du Saintongeais, langue encore bien vivante à la fin XIXème siècle. Nés tous les deux au milieu du siècle dernier, nous avons côtoyé des anciens qui s'exprimaient couramment avec ce parler authentique, loin de certaines caricatures. C'est donc avec ce savoir oral que nous avons essayé de transcrire en français le texte de Jônain pour la compréhension du plus grand nombre de Saintongeais natifs ou venus d'ailleurs. Qu'ils soient les bienvenus pour partager cette langue, certes désormais peu employée sauf quelques expressions, mais bien loin d'une vision folkloriste et passéiste. Évidemment, il eût été plus savoureux de l'entendre parlée ! Le blog de Nicole Bertin n'est pas encore sonorisé ! » expliquent-ils.
A son Mortagne o yat in jhour de sacre,
L'avant-dernier jhour d'Août, la St-Fiacre,
Le vieux patron des maîtres jhardiniers,
Des billturit et autres voituriers ;
Cheu chi éventit in onguent que jhe n'ouse
Dire de quoi....., Dame ! ol est de la bouze.
O garit bin les poumiers les p'rniers,
Meis point les sot chi créyant trop de chouse.
Cheu jhour, jh'alion chez noû braves mouniers.
La foire est bèle; on z'y prendroit la Rive
P'r Ghemozat, à St Jhean : o y arrive
P'r ève, p'r terre, en batas, en charriot
Pot, pllat, assiette, ail, eignon de Medot
Et chllerce et vîme, et, en terre de tubble,
Des rossignols, des coucous que non subble,
En y mettant de l'ève.....
Chélés drôlat zou aimant meux que chasublle,
Sans demander s'o vint de Chez Valeau.
Yet charlatans, et bounes aventures
Trompes, violons, jhautbois, vezes, turlures,
P'r ghigoter tout le jhour et la neut.
P'r la cheusine, o vat dau meux qu'o peut :
Avant deux pieds dans la même galoche!
P'rtout o fume, o chauffe, o rime, o cheut.
Y at dau fricot, boeu, mouton, oueille, vache,
Poulet, canet, pirot, perot, à sache;
Y at dau poisson tout in sacaghe, aneut;
Y at dau ghibier, caille, p'rdrigheat, lièvre,
F'rmagh' de forme et f'rmaghe de chèvre,
De chez Moirou; dau vin bllanc, dau vin vieux;
Dam! i' flûtant, c'me monsieu's!
Jh'y ai c'neussut in bon vieux capitaine
De caboteur, chi embarquoit pas mal ;
Parloit t'rjhou de son fier Chénégal,
Fout' sac'rnon, ol étoit sa rengaine.
A quatre fille in bon père il étoit,
Lucy, Molly, Patty yet la Thoumase.
Aviant des cane et colas yet canet,
Chi dans l'étier pllonghiant jusqu'à la vase,
Ou même comblle, et que p'us ne voyoit
Rin que le chu de ses cane, i' brailloit :
Lucy, Molly, Patty et Thoumase,
Tous voû canet en pagail, en péril,
Fout' sac'rnon! Venez donc, diab' m'acrase !
I' s'en alant nigher p'r l' nambouril !
O vint enfin à la foire St Fiacre
Des masaguins point bin grands, mais point pouacre!
Coliers d'or, chaîne et crochet à cisas,
Bagues, choeur d'or, alliances, joncs, anas,
Et mérités p'r jhènes mariée.
Jhoset Chotard avec sa fiancée,
En compagné' de leû braves parents,
Achetiyant leû jhoyaux, bin contents.
Avec Bourquin, de Pons, fiyant affeire,
P'r vingt échus. Et mon billet, de creire
Qu'au grand jhameis fille n'avait porté
A son bounet in p'us vrai mérité.
• (l'absence d'accord au pluriel des noms, qui serait aujourd'hui une faute d'orthographe, se trouve comme tel dans le texte)
• TRADUCTION :
A Mortagne il y a un jour sacré,
L'avant dernier jour d'août, la Saint Fiacre,
Le vieux patron des maîtres jardiniers,
Des tilburies et autres carrioles (tilbury : attelage léger à un cheval, d'origine anglaise)
Celui qui inventa un onguent que je n'ose
Dire de quoi ; Dame ! C'est de la bouse
Pour bien garnir les pommiers et pruniers,
Mais point les sots qui croient trop de choses.
Aujourd'hui nous allons chez nos braves meuniers
La Foire est belle, on s'y rendra par la Rive
Par Gémozac, à Saint Jean on y arrive
Par l'eau, par la terre, en bateaux, en charrette
Pots, plats, assiettes, ail, oignons du Médoc
Et «...», et l'osier, et en terre de tuile,
Des rossignols, des coucous qui sifflent
En y mettant de l'eau
C'est pour les enfants qui aiment mieux ça que la chasuble (« enfant de chœur ? »)
Sans demander si cela vient de chez Valeau.
Et charlatans et bonimenteurs
Trompettes, violons, hautbois, veuzes, flûtes (veuze : hautbois du Poitou avec poche à air, chabrette en Limousin)
Pour danser le jour et la nuit
Pour la cuisine, ça va du mieux qu'on peut
Ils n'ont pas les deux pieds dans le même sabot
Partout ça fume, ça chauffe, ça rime, ça cuit
Il y a du chevreau, bœuf, mouton, brebis, vache
Poulet, canard, oie, dindon à volonté
Il y a du poisson, tout un arrivage du jour
Il y a du gibier, caille, perdrix, lièvre
Fromage moulé et fromage de chèvre
De chez Moirou, du vin blanc, du vin vieux. (Moiroux, village de la commune d'Epargne)
Dame, ils boivent comme les Messieurs !
J'ai connu un bon vieux capitaine
De caboteur qui naviguait pas mal
Parlant toujours de son fier Chénégal (Sénégal)
Foutu sacrenom, c'était sa rengaine
De quatre filles en bon père, il était
Lucy, Molly, Patty, et encore la Theumasse !
Avaient des canes, des canards et canettes
Qui dans l'étier plongeaient dans la vase
Ou même au comble, ne voyant plus
Rien que le cul de ses canes, il s'écriait :
Lucy, Molly, Patty et la Theumasse !
Toutes vos canes en pagaille, en péril
Foutu sacrenom, venez donc, le diable m'accable (sacrenom : ancien juron)
Elles vont se noyer par le nombril !
On vint enfin à la foire Saint-Fiacre
Des magasins pas bien grands mais pas sales
Colliers d'or, chaînes, crochets à ciseaux
Bagues, cœurs d'or, alliances, joncs, anneaux
Mérités pour de jeunes mariés
José Chotard avec sa fiancée
Accompagnés par leurs braves parents
Achètaient leurs joyaux, bien contents
Avec Bourquin, de Pons, ont fait affaire
Pour vingt écus et mon billet de croire
Qu'au grand jamais, fille n'avait porté
A son bonnet un plus vraiment mérité.
| Les paysans par Barthélemy Gautier, dessinateur humoristique du XIXe siècle |
Qui est Pierre Jônain ?
Né en juillet 1799 à Gémozac, il commence ses études à Pons, rejoint le collège de Saintes puis Bordeaux où il est inscrit dans une classe de philosophie. Bachelier à l'âge de seize ans, il poursuit des études de droit à Poitiers. Il enseigne alors au collège de Saint-Yrieix en Charente. Il abandonne l'enseignement pour devenir précepteur des enfants d'une propriétaire résidant à Cozes. Il l'épouse et s'installe à Frétard dans cette commune. Par la suite, il est nommé conseiller municipal et lieutenant de la garde nationale.
Parmi ses ouvrages : Poème héroïque de Roland en 1861, Notice populaire sur Bernard Palissy en 1864, Dictionnaire du patois saintongeais en 1869, Étude historique sur la commune de Gémozac, d'après les mémoires du curé Pouzeaux en 1876.
• Les Saisons Saintongeaises
Les 7 temps forts de la vie d'autrefois en Saintonge, à travers un classique de la littérature. Pierre Jônain s'est attelé, au cours de son œuvre, à décrire l'existence des paysans qui l'entouraient. Ses poèmes, rassemblés en sept grands chapitres, sont présentés comme un témoignage du monde agricole d'antan. Le poète, passionné par son pays natal, retranscrit l'univers des ruraux du XIXème siècle : travaux des champs, fêtes, etc...