"Carriers traditionnels de Saintonge : l'amour du métier" était le thème de la conférence présentée par Jacques Gaillard, archéologue et archéomètre, dans le cadre de l'Université d'été jeudi 13 août. « Cette conférence vise à mettre en scène une profession bien connue à Jonzac et aux alentours, qui s’est manifestée dès l’Antiquité, celle de l’extraction de la pierre » a souligné Marc Seguin en présentant celui qu'il côtoie depuis des lustres. Ensemble, ils ont effectué fouilles archéologiques et recherches. Le grand-père de Marc Seguin était carrier à Bellevue et son fils Pierre, initiateur d'un beau projet de restauration à l'Abbaye de la Tenaille, exploite plusieurs carrières du secteur. Il n'est donc pas étonnant que les deux historiens soient sur la même longueur d'ondes !
La ville de Jonzac repose sur de nombreuses carrières, du côté de la rue d'Alvy, de la Frémigère, Heurtebise, Bellevue ou le Cluzelet. Un vrai gruyère en réalité ! La carte ci-dessous en donne un aperçu.
Jacques Gaillard a d'abord présenté la carte géologique de la région. Tout y était favorable : des bancs de pierre à portée des pics, un matériau propre à l’architecture, soit un calcaire pas trop dur, homogène, à grain fin et de belle couleur blanc-crème. Pour parfaire nos connaissances, il a détaillé l'outillage destiné à l'extraction : varié et spécifique, il a évolué au fil du temps et s’est amélioré des apports extérieurs. Pour les artisans-carriers, l’outil est le prolongement du bras et s’inscrit dans un rapport étroit avec la matière. Où travaillent-ils ? D’abord dans des carrières à ciel ouvert, puis souterraines, créant les conditions d’un monde à part de "la vie du dessus". La verticalité des fronts de taille, l’ampleur et la précision des gestes témoignent de leur habilité ainsi que de l'amour de leur métier qui consiste à affronter un matériau écrasant, lourd et inerte qu'ils apprennent à maîtriser. « Cette société attachante a laissé sur les fronts de taille comme autant d’invites à s’exprimer, des témoignages ayant valeur de patrimoine et dessins qui viennent jusqu'à nous comme une galerie d'art ».
• Principales carrières dans la région
1 - St-Léger - La Litre ; 2 - St-Léger - Les Pipelards ; 3 - St-Léger - La Soute ; 4 - Pons - Les Chauveaux ; 5 - Pons - Le donjon ; 6 - Pons - Le Portail Rouge ; 7 - Pons - La Croix des Egreteaux ; 8 - Avy - Les Roches ; 9 - Fléac - Les Arrachis ; 10 - Avy - Les Coteaux ; 11 - Fléac - Ste Hermine ; 12 - Fléac - Les Augers ; 13 - Marignac - La Pierrière ; 14 - Marignac - Cordie ; 15 - Lussac - La Pierrière ; 16 - Clion - Les Carrières ; 17 - Clion - Chez Lézie ; 18 - Guitiniéres - La Rochette ; 19 - Guitinières - Chez Durandet ; 20 - St-Germain - Les Pierrières ; 21 - St-Germain - La Chèneurie ; 22 - St-Germain - Le Ramet ; 23 - Jonzac - Bourg-Nouveau ; 24 - Jonzac - Le Cluzelet ; 25 - Jonzac - Rue d'Alvy ; 26 - Jonzac - La Pierrière ; 27 - Jonzac - Heurtebize ; 28 - Jonzac - Bellevue ; 29 - Jonzac - La Maladrerie ; 30 - Ozillac - Chez Phelipeau ; 31 - Champagnac - La Vallade ; 32 - Jussas - Les Eliots ; 33 - Montlieu - L'église ; 34 - Orignolles - La Pierrière.
| Livraisons par charrettes et chemins de fer |
| Le nombre de carriers a été le plus important à Jonzac entre 1870 et 1880 |
• A la rencontre d’Eugène l'artiste…
Découverts par Jacques Gaillard lors d’une prospection dans les années 2000, les dessins gravés sur les parois de la carrière de Bellevue (Jonzac) par un ancien compagnon, Alphonse Eugène Bouchet, révèlent un vrai talent artistique…
C’est à Jonzac, au cœur d’une immense carrière, que Jacques Gaillard, alors président de la société archéologique, a eu une agréable surprise. Lors d’une visite "exploratoire", il a découvert, sur les énormes piliers de calcaire, plusieurs croquis qui ont retenu son attention. En effet, à la fin du XIXe siècle, un artiste carrier, totalement inconnu, y avait gravé visages et scènes de son époque ainsi qu’une évocation aux douze travaux d’Hercule. Comment ne pas éprouver de l’émotion face à ces témoignages du passé ? « Les dessins ou inscriptions laissés par les carriers sont nombreux, mais ne sont jamais des œuvres d’art ! Ce travail, accompli à la lueur d‘une modeste lampe, est différent. Cet homme était doué. ll avait une finesse de trait remarquable et aurait sans doute pu être un grand peintre » estime Jacques Gaillard.
Quand il n’extrayait pas la pierre, le dénommé Alphonse Eugène s’adonnait à son passe-temps favori. Ses personnages (et lui-même n’oublie pas de se représenter en plusieurs occasions) sont un clin d’œil à son métier, à l’ambiance qui l’entoure, voire à l'actualité. La bouteille est présente dans les divertissements souterrains et l’on ignore si « la Madelon venait lui servir à boire » !
Il immortalise également de jolies dames. Il va jusqu’à inventer une “duchesse” à son copain Leduc ! Il y a aussi un Hercule terrassant le redoutable Lion de Némée, d’étranges hiéroglyphes, des militaires, des têtes d’indiens, etc... « Où puisait-il ses idées ? Il possède une certaine culture, c’est évident » constate Jacques Gaillard qui voit en notre Eugène bien plus qu’un simple ouvrier !
Natif de Saint-Simon de Bordes
Il est né en août 1873 à Saint-Simon-de-Bordes, au village des Arnaudeaux où son père Alphonse est carrier (le nom de jeune fille de sa mère est Marguerite Charrau). Après avoir effectué son service militaire dans le régiment des Premiers Zouaves en Algérie où il est engagé volontaire, il devient compagnon carrier dans la région de Jonzac de 1896 à 1903. Le 31 octobre 1903, il épouse Marie Rivière. Ils habitent rue Sadi Carnot à Jonzac. Ensuite, ils quittent la région pour s’installer à Chateauroux (la ville natale de sa femme).
L’œuvre d’Eugène Bouchet est parvenue quasi intacte jusqu’à nous. Elle figure en bonne place dans les travaux consacrés aux Carriers des Charentes, livre réalisé par Jacques Gaillard.
| Les carriers marquent leur territoire ! |
| Une leçon de botanique (J. Maillet) ! |
Eugène Bouchet, mais pas seulement...
D'autres artistes carriers ont également exprimé leur talent. Protégeons ces œuvres en sommeil : elles n'ont aucune chance d'être un jour valorisées par un circuit les présentant au public (trop compliqué à mettre en œuvre). Que Jacques Gaillard les ait repérées, répertoriées, photographiées et d'une certaine manière immortalisées, est à souligner. Sortir de l'anonymat des ouvriers ayant marqué de leurs empreintes les parois des carrières, comme le firent avant eux les premiers hommes dans les grottes préhistoriques, est un geste de profonde humanité. Si vous souhaitez continuer ce voyage avec les carriers, une exposition est proposée au cloître des Carmes jusqu'au la fin septembre (ouvert du mardi au dimanche de 14 h 30 à 18 h 30).
| Les événements politiques intéressent les carriers ! |
| Carrières de Tesson |
| La complainte du carrier |
| Souvenirs de guerre |
• Jacques Gaillard, titulaire d’un doctorat sur la pierre et les carrières, a conduit à ce titre les fouilles de plusieurs carrières antiques régionales, dont celles de Thénac et de Chassenon. Il a créé un protocole de reconnaissance des calcaires et élaboré le référentiel des principales carrières du bassin de la Charente. Archéomètre, il travaille de concert depuis près de 20 ans avec les équipes de fouilles pour identifier la provenance de la pierre des monuments antiques, médiévaux et post médiévaux comme chercheur invité au laboratoire des sciences de l’ingénieur et de l’environnement (LaSIE) de l’Université de La Rochelle. Les liens de la pierre et de l’architecture l’ont conduit à s’interroger sur l’ornementation du bâti, notamment de la première Renaissance (Lonzac, Clion-sur-Seugne, etc.). Il a enfin étendu sa recherche à la paléographie.
Poème :
C'est le carrier mineur
Travaillant nuit et jour
Pour nourrir ses enfants
Sa femme son amour
De ces rochers cachés
Dans le fond de la terre
Est sorti tour à tour
Le moellon et la pierre
Qui font de nos maisons
De ravissants palais
Solides comme un fort
Ne tomberont jamais.
| Ancienne photo de l'entreprise Loubat à Thénac |