lundi 19 octobre 2026

Macron, le Prince lointain ?

« Il ne suffit pas de se demander : Quelle planète laisserons-nous à nos enfants ? Il faut se demander : Quels enfants allons-nous laisser à notre planète ? » Pierre Rabhi, écrivain

Les événements du samedi 17 octobre ont bouleversé le pays. Les manifestations contre la crise et le pouvoir d'achat ont été éclipsées par une déferlante d'agressivité, inattendue par son intensité. La violence est passée, le souvenir reste : affrontements, magasins vandalisés, incendies, jusqu'à la mairie de Limoges détruite par les flammes, celle de Marseille assiégée de même que la préfecture de Bordeaux. Que sont devenues les doléances légitimes des lycéens, des familles qui ne parviennent plus à joindre les deux bouts, des agriculteurs ? Liste non exhaustive. La France souffre et avec elle, ceux qui protègent les populations, forces de l'ordre, policiers, gendarmes, sapeurs-pompiers. 

Le séisme est de forte magnitude. Dans la presse, les commentaires sont multiples selon la couleur politique de l'invité interrogé. Les plateaux succèdent aux plateaux. Inlassablement. Des responsables sont pointés du doigt. Dimanche soir, Emmanuel Macron s'est exprimé à la télévision, sans faire de grandes annonces. Le lendemain, il s'est envolé pour les pays du Golfe en voyage officiel. Parmi les discussions, le prix des carburants à la pompe et le moyen « d'acheminer les hydrocarbures liquides par des voies alternatives et de contournement ». Son second quinquennat s'achève et sans doute publiera-t-il, dans quelque temps, un livre sur ses deux mandats. A six mois des prochaines élections présidentielles, il semble loin des meetings et de l'énergie déployée au printemps 2017 dans la course à l'Elysée...

1789, mai 1968, 17 octobre 2026

L’histoire ne se répète jamais tout à fait, mais elle a parfois de curieuses façons de nous rappeler ses leçons. De 1789 à mai 1968, jusqu’à cette journée du 17 octobre 2026, la France a connu des colères populaires dont les causes, les formes et les conséquences diffèrent, mais qui posent toujours la même question : que devient la parole du peuple lorsqu’il estime ne plus être entendu ? Le prix de la vie, les inquiétudes des lycéens, les difficultés des salariés, la détresse de nombreux agriculteurs et le sentiment de déclassement d’une partie des citoyens ne sont ni des inventions, ni des caprices. Ce sont des réalités qui appellent des réponses politiques. Pourtant, lorsque les revendications sont éclipsées par les vitrines brisées, les commerces pillés, les voitures incendiées et les bâtiments publics attaqués, la colère perd sa lisibilité et les premières victimes sont souvent ceux-là mêmes au nom desquels elle prétend s’exprimer. L’incendie de la mairie de Limoges symbolise tragiquement ce basculement : s’en prendre aux lieux de la démocratie locale, c’est atteindre un patrimoine commun destiné à servir tous les habitants. 

En 1789 comme en mai 1968, les mouvements populaires ont laissé un héritage complexe, fait de conquêtes, de fractures et de désillusions. Mais une évidence demeure : la légitimité d’une revendication ne saurait absoudre la violence, pas plus que la condamnation des violences ne saurait dispenser l'Etat d’écouter les revendications. 

Macron : de Jupiter aux pays du Golfe

Emmanuel Macron avait promis de transformer la vie politique française, de réconcilier efficacité et confiance, de renouer le lien entre les citoyens et leurs institutions. L’image du président jupitérien, maître du temps et gardien de la verticalité du pouvoir, se heurte aujourd’hui à cette interrogation : gouverner, est-ce seulement diriger le pays, ou est-ce encore parvenir à être entendu par lui ? Dans son allocution du 18 octobre, le chef de l’État a condamné les violences, promis que les auteurs seraient poursuivis et demandé que toute la lumière soit faite sur le dispositif de maintien de l’ordre. Il a également distingué les requêtes légitimes des actes de destruction. 

Le Premier ministre, Sébastien Lecornu, et le ministre de l’Intérieur, Laurent Nuñez, doivent désormais répondre à deux questions : rétablir la sécurité et expliquer comment des violences d’une telle ampleur ont pu se déployer dans plusieurs villes. Les critiques venues de différentes sensibilités politiques montrent que le sujet dépasse les clivages habituels. Dans ce contexte délicat, le président a maintenu son déplacement dans des pays du Golfe, au moment où la France panse ses plaies. 

Quand des commerçants découvrent leurs vitrines détruites, quand des élus constatent les dégâts infligés à leurs communes et quand des familles redoutent de nouvelles violences, l’autorité gouvernementale se mesure autant à sa présence politique qu’à ses déclarations. À l’approche des prochaines manifestations, la fermeté devra s’accompagner d’anticipation. Faute de quoi, chaque nouvelle journée de mobilisation risque de devenir un test de force plutôt qu’une occasion de répondre aux préoccupations actuelles. 

Et maintenant, qu’allons-nous faire ?

Il reste les victimes, celles dont on parle trop peu lorsque les images spectaculaires ont disparu des écrans : les commerçants qui devront reconstruire leur activité, les salariés dont l’emploi est menacé, les contribuables qui auront à supporter le coût des destructions. Il reste aussi les communes meurtries, les préfectures attaquées et les symboles républicains pris pour cible. Face aux casseurs, aux pillards et aux groupes organisés qui cherchent à imposer leur loi, l’État doit être ferme et identifier les responsables. 

Que peuvent faire les citoyens de bonne volonté ? Leurs marges restent les mêmes, quelle que soit la situation : soutenir les victimes, participer aux initiatives de solidarité, demander des enquêtes transparentes, défendre le droit de manifester pacifiquement, refuser toute complaisance envers ceux qui confondent contestation et destruction. Et puis, il leur faut aussi encaisser l'uppercut qu'ils ont reçu samedi. Il laissera des traces dans les mémoires. Pour certains, on parlera de "syndrome de stress post-traumatique". Parfois, la douce France perd son charme pour dresser des barricades et livrer des batailles. Les générations et les modus vivendi se heurtent. « Il ne suffit pas de se demander : Quelle planète laisserons-nous à nos enfants ? Il faut se demander : Quels enfants allons-nous laisser à notre planète ? » déclarait avec justesse Pierre Rabhi, écrivain et pionnier de l'agroécologie.

Les prochaines mobilisations devront être l’occasion de réaffirmer une règle simple : on peut combattre une politique sans saccager une ville, réclamer justice sans attaquer les institutions et dénoncer les injustices sans en créer de nouvelles. Mais les hommes en noir cagoulés, au dress code affirmé, entendront-ils le message ? Rien n'est moins sûr. L'avenir nous le dira...

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