Qui a tué le troupeau d'ornithomimosaures d'Angeac ?
Jeudi dernier, invité par l'Université d'été de Jonzac, Ronan Allain, paléontologue, a conduit le public dans le temps d'avant, quand les hommes n'existaient pas encore. Il y a 140 millions d’années, de nombreuses animales et végétales peuplaient la Terre. C'est précisément là que se situe l'intérêt que portent les spécialistes à la carrière d'Angeac en Charente. Depuis 2010, ce site exceptionnel a livré des milliers de fossiles qui permettent de lever le voile sur la faune et la flore au début du Crétacé. Des dizaines d'espèces de dinosaures, mammifères, crocodiles, tortues ou ptérosaures ont été découverts dans le gisement : Angeac est devenu l'un des sites majeurs de recherche au niveau international.
| Jacques Gaillard, de l'Université d'Eté, et Ronan Allain, paléontologue |
| Des dinosaures immenses sur le territoire qui deviendra beaucoup plus tard la Charente : Eh oui, vous ne rêvez pas ! (©Mazan) |
Ayant participé à la découverte et à l'étude de nombreux dinosaures en France, au Laos, au Lesotho et au Maroc, Ronan Allain coordonne les fouilles d'Angeac. Il travaille en collaboration avec les dessinateurs de BD, Mazan et Isabelle Dethan, sur les aventures de "Mimo", un petit dinosaure qui vivait en France il y a 130 millions d'années. Désormais, on sait que certains dinosaures, les ornithomimosaures, avaient un duvet. Les ancêtres des oiseaux ! « Par cette conférence qui traite d'une période très reculée, vous allez éveiller la curiosité de l'enfant qui sommeille en nous » souligne Jacques Gaillard, passionné d'archéologie, dans son introduction.
En juillet, Angeac a ouvert sa nouvelle campagne de fouilles réunissant scientifiques, étudiants et chercheurs bénévoles.
Angeac il y a 140 millions d'années...
Un soleil de plomb tape sur la campagne charentaise. Depuis que les visiteurs peuvent suivre en direct les fouilles réalisées dans la carrière d'Angeac, leur nombre ne cesse de croître. Ils ont appris que vivaient là, il y a 140 millions d’années, des dinosaures dont les ossements sont étonnamment bien conservés dans les argiles. A cette époque, le site ressemblait aux Everglades et la mer était située à cinq, dix kilomètres. Comme le montrent les cartes, l’emplacement des continents était différent de la géographie actuelle et Angeac était une zone humide où régnait une chaude température. Y vivaient des créatures aujourd’hui disparues, dont des dinosaures. Des ossements attestent de leur présence dont un fémur long de 2,20 mètres mis au jour. Les découvertes succèdent aux découvertes : ce premier fémur (longueur de l’animal estimée à 40 mètres pour un poids de près de 80 tonnes), un sacrum de plusieurs tonnes, un autre fémur de sauropode de deux mètres pesant près d’une demi-tonne et récemment une nouvelle espèce de sauropode proche de Camarasaurus.
| Angeac, zone chaude et humide, était alors proche de la mer |
| A cette époque, la Nouvelle-Aquitaine était sous l'eau ! |
Le rideau s’ouvre au Crétacé. La température d’alors est tropicale. Toute une faune a élu domicile dans cette région qui appartient aujourd'hui au département de la Charente. L'endroit conjugue étroitement l’eau et la terre. La mer s’est retirée. A Cherves, par exemple, elle a laissé derrière elle une immense lagune d’eau salée, très allongée, qui s’étend d’Angoulême à la Rochelle environ, soit une centaine de kilomètres. Sous l’effet du soleil, l’eau salée s’est évaporée, d’où la précipitation du gypse (qu'exploite actuellement la société Garandeau). Peu à peu, cette lagune, à mi-chemin entre la mer d’Aral et les chotts d’Afrique du Nord, commence à recevoir l’eau douce continentale en provenance du Massif Vendéen et du Massif Central.
Ere quaternaire (100.000 ans)
La future carrière d'Angeac correspond à un espace proche de la Charente dont le cours est différent de son tracé actuel (elle mesure plus d'un kilomètre de largeur). Plein de vivacité, le fleuve érode les couches argileuses de son lit qui abrite d'anciens ossements de dinosaures. Lesquels sont recouverts de sable et de graviers. Les courants mêlent les restes des uns et des autres, comme s'ils voulaient faire un pot commun des occupations successives. A cette époque, les gros "lézards" ont disparu pour faire place à des animaux plus acceptables par leur taille tel que l'éléphant antique. Sur les rives, l'homme de Néandertal expérimente ses outils sans se préoccuper du passé. L’importance pour lui est de survivre…
XXe et XXIe siècles après J.C.
Une infinité s'est écoulée, une goutte d'eau dans l'immensité du temps. La société Audouin, propriétaire d'hectares de carrières à Angeac, est intriguée par des présences inhabituelles lors des extractions de graves, dont une défense de mammouth en 2004.
Le responsable alerte alors les scientifiques. Ils demandent à l'entreprise d'arrêter ses activités pour effectuer des recherches approfondies, ce qui pose problème. Les ossements (dinosaures et autres), malgré leur intérêt et leur rareté, ne sont pas protégés par la loi et peuvent donc être détruits par les carriers.
Les années passent. En 2008, une vertèbre de grand sauropode (dont fait partie le diplodocus) rejoint les "pêches miraculeuses" et en janvier 2010, Jean-Pierre Paillot aperçoit un long fémur de 2,20 mètres dans le godet de sa pelle mécanique.
Jean-Marie Audouin et ses fils contactent le musée d'Angoulême. Le conservateur, Jean-François Tournepiche, se montre à la fois intéressé et compréhensif afin de ne pas entraver la bonne marche de la société.
Des fouilles d'une durée de quatre semaines sont programmées. Ce fémur s’avère être l’un des plus grands au monde. La bestiole devait mesurer 40 mètres et peser 80 tonnes !
Le sacrum extrait de la carrière d'Angeac en 2015
| Le sacrum de dinosaure découvert a été empaqueté pour être étudié |
En juillet 2015, s'est ouverte la sixième campagne. Le gisement n'est exploitable qu'en été. En effet, dès que les pompes cessent leur activité, l'endroit est aussitôt recouvert par les eaux de la nappe phréatique. Cette protection naturelle évite aux "curieux" de se précipiter sur les lieux pour en ramener quelques trophées !
Dans l'argile grisâtre, épaisse de plus d'un mètre, les os et les bois sont dans un bon état de conservation. Les étudiants ont d'excellentes pistes à explorer, à commencer par la formation du gisement. « Nous cherchons à comprendre la dynamique du site. Dans les couches, on observe des variations ». La récolte n'est jamais stérile avec des trouvailles étonnantes, dents, griffes, vertèbres, morceaux d'arbres. « C'est vraiment intéressant. En nettoyant des graves, nous avons constaté qu'un gros os effleurait. Nous l'avons dégagé et vu son importance, nous l'avons plâtré pour le protéger afin qu'il puisse être étudié. Il appartient à un spécimen géant ! ». Ronan Allain, paléontologue au Muséum National d'Histoire Naturelle et l'un des rares spécialistes des dinosaures en France, travaille à Angeac. « Le lieu est vraiment exceptionnel pour la connaissance ! Nous y avons localisé les éléments d'un dinosaure carnivore ainsi qu'une griffe assez gigantesque ! ». Plusieurs espèces d'iguanodons apparaissent ainsi que des ornithomimosaures, les fameux dinosaures à plumes.
Jean-François Tournepiche, conservateur en chef honoraire du Patrimoine, souligne la richesse du gisement : « c'est un chantier extraordinaire, un "aquasystem" fossilisé qui n'a pas d'équivalent en Europe. Il offre une grande potentialité de recherches ». D'autant qu'aux dinos et aux mammouths, s'ajoute un véritable bestiaire, des poissons, des requins d'eau douce, des mammifères, des végétaux dont des conifères.
« Ne croyez pas que toutes les espèces étaient gigantesques, c'est loin d'être le cas » précise le spécialiste. Disons simplement que certains spécimens étaient hors normes !
2019 : Bienvenue chez les XXXXL !
| Reproduction du fémur de plus de 2 m de longueur trouvé sur le site |
« Nous fouillons une couche d’alluvions du Crétacé Inférieur déposés par la paléo-Charente. Le site à l’époque était une plaine au bord d’une rivière. L’endroit ressemblait à un grand marécage. Y poussaient de grands arbres. On y trouve des dinosaures, des tortues, des crocodiles, des moules d’eau douce, etc. Chaque os découvert est minutieusement lavé et répertorié » explique Ronan Allain. La configuration des continents interpelle et le fameux océan Téthys, maintenant disparu, qui séparait Gondwana et Laurussia (Amérique du Nord, Europe centrale-Nord, Russie) au Paléozoïque (- 541 à - 252,2 millions d'années), nous propulse dans une dimension inconnue. C’était pourtant la même Terre que celle que nous habitons. Enfin pas tout à fait...
2026 : En juillet, Angeac a ouvert sa nouvelle campagne de fouilles réunissant scientifiques, étudiants et amateurs. D'autres surfaces ont été ouvertes. Surprises en perspective ? En 2025, une nouvelle espèce de sauropode, proche de Camarasaurus, a été répertoriée.
Qui a tué le troupeau de « dinosaures autruches » d'Angeac ? « C'est quasiment du jamais vu de voir ensemble plus de 70 individus d'une même espèce »
| Le fameux dinosaure à plumes, appelé couramment « dinosaure autruche », mesurait trois mètres de hauteur et cinq de longueur |
La fameuse "carrière à dinos" a été le lieu d'un drame. Quelle est donc cette histoire ? Les chercheurs y ont découvert - entre autres - de nombreux ossements d'ornithomimosaures regroupés dans un même périmètre. Pourquoi ces créatures ont-elles connu une fin prématurée et pourquoi leurs ossements étaient-ils épars et fracturés ?
Selon toute vraisemblable, les cadavres ont été emportés et recouverts par des sédiments. Les paléontologues ont rencontré des difficultés pour identifier et reconstituer les squelettes : « Ils étaient désarticulés. Nous avons mis au jour de nombreux tibias gauches. On a compté 73 individus présents. Sont-ils morts indépendamment les uns des autres ou en même temps, en masse ? Comment le prouver ? Il s'agissait d'un troupeau. C'est quasiment du jamais vu de voir ensemble plus de 70 individus d'une même espèce. Sont apparus deux groupes bien distincts, les mâles et les femelles. Des expériences relatives aux cassures des membres ont été menées et nous sommes arrivés à cette conclusion : les cadavres ont été piétinés par d'autres espèces et les os ont été brisés alors qu'ils n'étaient pas encore fossilisés. La présence de stégosaures a été localisée dans le secteur ». A titre indicatif, un stégosaure peut peser jusqu'à 3 tonnes !
Si on ignore les raisons exactes de la disparition du troupeau - crue, inondation, attaque de prédateurs, enlisement, incendie, maladie ? - on dispose d'une suite de preuves sur le piétinement qu'il a subi post mortem. « Cette histoire est un aperçu de la manière dont on peut étudier un gisement » remarque Ronan Allain.
| Les "dinosaures autruches" © Mazan |
Chaque année, les fouilles se poursuivent en juillet et août. Angeac devient l'un des sites majeurs au niveau international. De quoi laisser rêveur sur notre évolution ! Si vous souhaitez en savoir davantage, quelques adresses : le site d'Angeac (mais il y a embouteillage quant aux inscriptions), le musée d'Angoulême et le Muséum national d'histoire naturelle au Jardin des plantes à Paris. « Ce que nous recherchons avant tout, c'est partager nos découvertes avec le public » conclut Ronan Allain.
| Un nombreux public |
• La société Audouin et Fils exploite les graves déposées il y a 100.000 ans par le fleuve qui coulait avant la Charente. Le gisement se situe dans ces couches de terrain.
• Les dinosaures ont régné sur la Terre tout au long de l’ère secondaire, c’est-à-dire pendant 165 millions d’années.
• Du bois avec de la pyrite, nommée l’or des fous, a été mis au jour sur le site d'Angeac
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