mercredi 20 octobre 2021

Cressac (Charente) : L'un des trésors des Templiers primé par l'Académie de Saintonge

Le prix Jacques et Marie-Jeanne Badois a été attribué dimanche dernier à Royan, lors de la traditionnelle remise des prix de l'Académie de Saintonge, à l’association cultuelle de l’Eglise protestante unie de Barbezieux. En effet, elle a sauvé les peintures murales de la chapelle templière de Cressac en Charente. « Le consistoire en devient propriétaire en 1902 à l’issue d’une souscription publique. Puis la chapelle est classée en 1914. Le plus dur reste à faire : restaurer le bâtiment pour l’ouvrir au culte et aux visiteurs. Bien que les lieux aient subi de nombreuses vicissitudes depuis le XIIe siècle, on peut cependant admirer une  partie de ces fresques restaurées qui nous plongent dans l'univers des croisades, dont la prise en 1163 de la ville de La Bocquée, près du Krak des Chevaliers en Terre Sainte, aujourd’hui en Syrie. Siège emporté sur les occupants musulmans par Guillaume Taillefer, comte d’Angoulême. Après une première intervention de sauvetage au début des années 1950, le Conseil presbytéral travaille en 2010 à un projet de rénovation et à la réunion des financements nécessaires. Grâce à la persévérance et à la compétence de ce Conseil, l’opération est menée à bien » a souligné Christine de Ponchalon lors de la présentation du rapport.

Remise du prix de l'Académie de Saintonge dimanche dernier à Royan

L'histoire de cet étonnant trésor templier

Découvrir les fresques qui ornent la chapelle templière de Cressac, c'est faire un retour dans le temps, celui des croisades dont la première fut prêchée par le pape Urbain II en l'an 1095. Il n'était pas encore question de Daech, mais de délivrer le tombeau du Christ aux mains des Infidèles à Jérusalem. Un pèlerinage "armé" se mit en place. Ainsi, avec la bénédiction des autorités chrétiennes, de grandes expéditions virent le jour, conduisant rois, puissants seigneurs et fidèles vers ces contrées dont ils ignoraient tout. Un choc pour eux que cet Orient tellement plus raffiné que leur environnement habituel ! A cette époque, en terre d'Occident, les coutumes et usages n'étaient pas d'une exquise sensibilité et les chants des troubadours ne parvenaient pas à faire oublier la brutalité des comportements.

Ces contrées lointaines séduirent les nouveaux occupants qui y installèrent des places fortes dont le fameux Krak des chevaliers en Syrie. A la quête spirituelle, s'ajouta la conquête matérielle. L'ordre des Templiers, qui assurait la sécurité des voyageurs en Terre Sainte, grandit en importance. Cette puissance allait lui attirer les foudres de Philippe Le Bel.

Revenons à Cressac aux alentours de 1160. Le village, qui ne porte pas encore ce nom, se niche entre monts et vaux. Une tranquillité que recherchent les Templiers, obéissant à l'austérité de leurs règles. Sur un "dognon" offert par le seigneur du coin - traduire "petite colline" - ils installent une commanderie. Il y a de l'espace, un puits jamais à sec, des champs où paissent les moutons, de la pierre pour la construction. Un ensemble immobilier voit le jour dont il ne reste aujourd'hui que la chapelle, les dépendances en bois ayant disparu.
Les pèlerins de Saint-Jacques s'y arrêtent, comme en atteste l'empreinte de "la main du pénitent" gravée sur un mur extérieur.

L'architecture de l'église est simple, un rectangle avec une orientation vers Jérusalem, trois fenêtres en façade, un oculus, la présence d'un lieu de méditation adossé au mur nord tandis que celui du sud révèle une communication vers les cuisines et les pièces destinées aux moines. L'entrée est sobre, peu décorée et devait comporter un auvent. L'intérieur, par contre, recèle des fresques et autres représentations. Quelques cérémonies (pour Noël) y sont organisées, mais les gens du coin viennent surtout y signer les actes notariés. Du cimetière qui s'étendait à proximité, il ne reste rien sinon de vagues souvenirs dans la mémoire populaire, des sépultures ayant été "bouleversées" par les charrues des paysans.

Au début du XIVe siècle, les choses se gâtent quand le Philippe Le Bel prend la décision d'anéantir les Templiers, trop riches et puissants à son goût. Voilà qu'il fait brûler à Paris, dans l'île de la Cité, le vingt-troisième grand maître de l'ordre, Jacques de Molay. Sur son bûcher, ce dernier le maudit avec une telle efficacité « jusqu'à la treizième génération » que sa lignée succombe (d'où la fameuse légende des Rois maudits). Le pape Clément V trouve la mort lui aussi.

Concernée par ce cataclysme, Cressac change de main. Elle va bientôt dépendre des Hospitaliers qui succèdent aux Templiers. Leur occupation dure environ un siècle avant qu'ils ne quittent l'endroit. L'église est abandonnée et la voûte s'écroule. A ciel ouvert, elle est exposée aux intempéries. Qui s'en soucie ? Les œuvres des Templiers, que cet édifice abrite secrètement, n'intéressent personne !

A la Révolution, le bâtiment est acheté par un fermier de la région qui le transforme en étable (cas identique au prieuré de Trizay). Il y installe des mangeoires pour ses animaux et refait le toit. Les peintures du mur nord ont pour rempart foin et paille qui les isolent des "agressions". Des vaches côtoyant des fresques peintes en hommage aux Croisés, avouez que la cohabitation est originale !

Au fil des ans, les ornementations souffrent et s'altèrent, celles du mur sud en particulier où rumine le bétail.

La situation reste en l'état jusqu'en 1902 où Félicien Gendre, originaire de Brie-sous-Archiac, remarque ce "théâtre" inattendu. Colporteur, il parcourt la campagne et vend des bibles. Interloqué, conscient qu'il a devant lui un témoignage précieux à sauver, il alerte le pasteur de Barbezieux, Théophile Duproix. Ce dernier se déplace et réalise la valeur de ce patrimoine oublié. Le fermier finit par capituler…

L'édifice est sauvé. La communauté protestante y entreprend des travaux dont la voûte en berceau. Le classement aux Monuments historiques intervient en 1914. « Le travail de nettoyage était colossal. Chacun a mis de la bonne volonté et malheureusement, dans l'enthousiasme général, certaines peintures du mur sud ont été effacées » soulignent les historiens.

Dans les années 1950, une restauration des fresques est entreprise, chapeautée par le laboratoire de recherches des Monuments Historiques. On imagine des artistes venant sur place effectuer un rafraîchissement de l'ensemble. Pas du tout ! Faute de moyens, semble-t-il, les responsables estiment plus judicieux de "déposer" les peintures du mur nord, soit 33 morceaux roulés et envoyés à Paris. Ils y sont stockés pendant des lustres sans bénéficier du moindre traitement. Dix ans plus tard, Marie-France de Christen se met à la tâche, fixant les différentes parties sur un contre-plaqué afin de les conserver dans leur intégralité. Les parties manquantes ne sont pas reconstituées.
Le décor est orné des premières "fleurs de Louis" qui devinrent plus tard "les fleurs de lys" alors que le roi Louis VII préférait les iris, dit-on ! Ce monarque est le premier époux d'Aliénor d'Aquitaine

Dans la capitale, les spécialistes trouvent attrayants ces grands tableaux qui content un pan de notre histoire. Ils sont d'abord présentés au Trocadéro, puis en d'autres sites quand la commune de Cressac aimerait bien revoir ses chevaliers ! Opiniâtres, les Charentais ne les récupèrent qu'une décennie plus tard. Certes, le puzzle assemblé reproduit les scènes initiales, mais elles ont perdu de leur authenticité première. Seule consolation, les supports rigides les isolent de l'humidité qui pourrait les altérer. De nos jours, ces techniques de restauration ne sont plus guère employées car elles provoquent des dégâts… 

Craignant de ne jamais revoir leur trésor, les habitants sont heureux de le retrouver et dès lors, des visites sont organisées qui suscitent une certaine émotion. Exceptionnelles, ces peintures murales ne sont pas sans rappeler les graffiti de Moings (à découvrir également).

• Pour les visites sur rendez-vous, s'adresser aux numéros suivants : 06 07 69 88 31 ou 06 37 58 21 46.

• Visite guidée

Le mur nord conserve le souvenir d'un événement historique, la bataille de la Bocquée, dite des Gonfanons, qui s'est déroulée près du Krak des Chevaliers en Syrie. Les Croisés en sortirent vainqueurs, ayant attaqué les troupes de Nour ed Din par surprise. L'altercation a lieu en 1163 entre Damas et Alep. Sur ce long "rouleau", aux côtés des chevaliers d'Angoumois et du Poitou, on aperçoit Guillaume Taillefer, Geoffroy Martel, frère cadet du comte d'Angoulême, Hugues le Brun, sire de Lusignan et des Templiers. Triomphe du bien contre le mal. Tous ces dessins (dont on ignore l'auteur) révèlent mout détails (forteresses, chevaux, armures, écus, lances). 

La seconde évocation, ultérieure, serait un échange de prisonniers. Saladin, qui était fin diplomate, était favorable à la négociation qui constituait une forme non agressive au cœur d'un contexte souvent compliqué. Qu'y avait-il sur le mur Sud ? On l'ignore puisque tout a disparu…

Lorsque les Hospitaliers héritent de l'église de Cressac, le goût a changé. Ils ajoutent aux fresques des frises, des feuillages et autres motifs, rendant "la bande dessinée" de leurs aïeux plus pimpante.

D'autres peintures attirent l'attention : Saint-Georges sauvant d'un dragon la princesse de Silène ; une nef ; Constantin, premier empereur chrétien ; l'évêque d'Angoulême Ademar Saint-Michel pesant les âmes et un chrisme.

Cette chapelle, située près de Blanzac, est un joyau au milieu d'un paysage verdoyant et vallonné. Aux alentours, de nombreux monuments méritent le détour dont Saint-Gilles de Puypéroux, Conzac, Poulignac. Pour ceux que le patrimoine intéresse, le département de la Charente - plus discret sur ses richesses que la Charente-Maritime - est une pépinière. D'autant qu'à quelques encablures, se trouve la belle Aubeterre et son église souterraine… 

Une nef conduisant les croisés en Terre Sainte ?

• Bataille des Gonfanons en Syrie

La description  de cette bataille par le chroniqueur musulman Ibn-Alatir montre l'importance de la victoire remportée par les Croisés : "Noureddin, ayant rassemblé ses troupes, pénétra dans les provinces chrétiennes, et vint dresser son camp à la Bocaia , au pied du château des Curdes. Son dessein était de faire le siège de cette forteresse, et de se porter ensuite contre la ville de Tripoli, dont il desirait s'emparer. Un jour, vers le midi, tandis que les soldats étaient sous la tente, on aperçut tout-à-coup des croix qui s'élevaient du haut de la montagne où était le château. En effet, les Francs ayant reuni toutes leurs forces, avaient resolu de fondre à l'improviste et en plein jour sur l'armée musulmane. Au moment fixé, ils n'attendirent pas l'arrivée de leur arrière-garde, et mirent tout de suite l'épée à la main. Comme les musulmans ne s'attendaient pas à cette attaque , les troupes les plus avancées se trouvèrent hors d'état de résister, et envoyèrent avertir Noureddin de ce qui se passait. Mais, pendant ce temps, les Francs atteignirent les avant-postes et les firent plier. Leur marche fut si rapide, qu'ils arrivèrent en même temps que les fuyards jusqu'au quartier de Noureddin. Les musulmans n'eurent pas même le temps de monter à cheval et de se revêtir de leurs armes, et furent, les uns massacrés , les autres faits prisonniers."

• Trois programmes de restauration : D'un montant de 127.000 euros financés par les subventions des collectivités, la Fondation du Patrimoine et le comité de sauvegarde et de mise en valeur du Blanzacais, ces travaux - supervisés par l'Eglise protestante unie de Barbezieux - ont consisté à supprimer les joints en ciment pour réaliser des enduits à la chaux et à nettoyer la grande peinture du mur nord. Les contaminations biologiques ont été traitées en particulier. La dernière tranche comprend les murs ouest et est (intérieur et extérieur) ainsi que les restaurations des peintures qui s'y trouvent.

• Au XIXe siècle, le peintre Eugène Sadoux a reproduit les fresques de Cressac

• Visité de la chapelle de Cressac (16) © Nicole Bertin

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