Saint-Exupéry : « Il faut donner un sens à la vie des hommes »
Lors de son passage à Jonzac en juin 1940 (deux petites nuits seulement), Antoine de Saint Exupéry - auteur du "Petit Prince", vendu à plus de 200 millions d'exemplaires, livre le plus connu au monde après la Bible - aurait été accueilli dans la maison de M. Lefèvre, rue Ruibet Gatineau (ancienne rue de la Corderie)
Plusieurs Jonzacais "passionnés" ont travaillé sur le sujet, dont Raymond Ravet, père du regretté Pierre-Jean, Alain Perrier, pilote averti de l’aéro-club, et James Pitaud. Ce chercheur, aujourd'hui disparu, avait abandonné sa période préférée (le XIXe siècle) pour se pencher sur le XXe. Et pour cause, lors de la Seconde Guerre mondiale, la maison où il habitait en bordure de Seugne (qui était celle de la famille de sa femme, Mlle Baudoux) aurait reçu des techniciens qui accompagnaient Saint-Exupéry.
Nous sommes le 17 juin 1940. Pétain vient de demander l’armistice. C’est la capitulation. Certains Français réagissent et veulent organiser une résistance à partir de l’Afrique du Nord. C’est dans ce sombre contexte qu’arrivent à Jonzac militaires et pilotes : « Nous avons la preuve que Saint-Exupéry a dormi deux nuits en ville. Les responsables communaux cherchaient une maison confortable dotée d’une salle de bains. Le choix s’est porté sur celle de M. Lefèvre, rue Ruibert Gatineau. M. Lefèvre possédait le garage Ford, non loin de l’actuel magasin Chartier ».
| Antoine de Saint-Exupéry : un homme courageux, sensible, écrivain et reporter talentueux, disparu trop tôt (photo Archives) |
Dans un courrier, le général Gavoille mentionne avoir reçu de la mairie, le 17 juin, des billets de logement : « Le soir, Alias, Gelée et Saint-Exupéry furent accompagnés chez leurs logeurs ». Le maire de la ville était alors James Sclafer (qui fut "remercié" ensuite par Pétain).
Antoine de Saint Exupéry n’a donc fait que passer par Jonzac « une ville qu’il aurait préféré visiter dans d’autres conditions ». Quelques mécaniciens déjeunèrent, quant à eux, dans le jardin de la famille Baudoux : « je les revois assis autour d’une table, en bord de Seugne. Ils sont restés peu de temps. L’un d’eux, qui travaillait dans le civil chez Renault, avait une cousine à Jonzac. C’est pourquoi il s’y était arrêté. Je me rappelle aussi des soldats qui lavaient leur linge dans le lavoir, en contrebas. Le portail était toujours ouvert ! Des réfugiés français et belges affluaient de toutes parts » témoignait en 2010 Mme Pitaud. En effet, c’était la débâcle et les gens fuyaient sur les routes, ne sachant où aller…
Parmi les autres témoignages, Louis Pariès, de Saint-Martial de Vitaterne, évoquait le jour où les équipages, venant de Chateauroux, sont arrivés à Jonzac, avant de rejoindre Bordeaux : « Il y avait beaucoup de bruit sur l’aérodrome de la Grand Vau. Je suis allé voir. L’armée avait réquisitionné 150 hectares et le terrain servait de base et de secours ».
Curtis Cate confirme le passage de Saint-Exupéry à Jonzac
Dans la biographie qu’il a consacrée à Saint-Exupéry, publiée en 1973, Curtis Cate, journaliste et écrivain d’origine américaine, parle du passage de Saint-Exupéry à Jonzac. Face à l’occupant, les patriotes (les vrais, pas ceux de la dernière heure !) s’organisaient avec les moyens du bord.
Extraits : « En tant que commandant de groupement, Alias était le plus élevé en grade de tous les officiers commandant une unité opérationnelle, ce qui voulait dire qu’en temps de crise, il était l’autorité suprême à Châteauroux. Le 16 juin, on rechargea les camions, qui partirent pour Bordeaux. Ils devaient, de là, s’embarquer pour Casablanca. Les avions avaient ordre de décoller le lendemain matin pour le terrain de Jonzac. Un dernier vol rasant fut effectué le 18 juin, et quand le Potez troué de toutes parts atterrit à Royan après s’être perdu en route, le pilote et l’observateur informèrent les gros bonnets et les “feuilles de chêne“, installés confortablement à Bordeaux, que les Allemands avaient atteint la Loire. La vraie guerre se déroulait d’une façon plus macabre, mais tout aussi absurde que la drôle de guerre qui l’avait précédée ! ».
Dans la presse, nombreux s'interrogent sur cette guerre sanglante, dont Saint-Exupéry. Après son arrivée à Jonzac, Alias envoya Saint-Exupéry et une demi-douzaine d’autres pilotes jusqu’à Bordeaux pour y faire réparer des Bloch à l’usine de construction de l’appareil, près de l’aérodrome de Mérignac. Bien que n’ayant subi aucun bombardement, la confusion qui régnait sur ce terrain surpassait la pagaille de Châteauroux. Le général Spears, que Saint-Exupéry avait souvent rencontré à Chitré, chez sa cousine Yvonne de Lestrange et qui s’était envolé la veille avec de Gaulle à bord, racontera plus tard : « L’aérodrome était couvert d’appareils, plus qu’il ne m’a jamais été donné d’en voir réunis. Ils attendaient aile contre aile, à perte de vue ».
Romain Gary, qui faillit y trouver la mort, décrivit ce chaos dans « la Promesse de l’aube ». « C’était, disait-il, du chacun pour soi. Sans attendre qu’on le leur propose, les aviateurs du groupe 11/33 s’emparèrent d’un bimoteur Goéland et d’un quadrimoteur de Havilland, qui avait perdu son équipage anglais… Après avoir chargé l’avion de toutes les pièces détachées qu’ils purent trouver, Hochedé décolla à bord du Goéland, tandis que Pierre Lacordaire, le partenaire favori de Saint-Exupéry aux échecs, repartait vers Jonzac avec le Havilland, dont les commandes lui étaient mal connues. Entre-temps, le sort du groupe de reconnaissance 11/33 avait été décidé. Il devait gagner l’Afrique du Nord. Résolu à partir avec le maximum d’avions, Alias divisa son groupe en deux sections. La plus importante, dont il prit lui-même la tête, s’envola de Jonzac le 19 juin à l’aube, se dirigeant d’abord sur Perpignan, puis sur Alger. Tous les appareils étaient bourrés de pièces de rechange. Le Goéland de Hochedé était tellement surchargé qu’il lui fallut faire appel à toute sa maîtrise pour l’arracher du sol. L’autre section, sous les ordres du commandant en second, le capitaine Olivier Pénicault, comprenait Saint-Exupéry et trois autres pilotes, un certain nombre d’observateurs, d’opérateurs radio, de mitrailleurs et de mécaniciens. Ils se rendirent à Bordeaux par la route pour prendre livraison des Bloch en réparation et de tous ceux qu’ils pourraient sortir de l’usine »…
Saint-Exupéry : l'homme engagé
| Il faut donner un sens à la vie des hommes : cette réflexion est toujours d'actualité... |
Par la suite, Saint-Exupéry repartit en France avant de gagner les États-Unis. Le 31 juillet 1944, son avion fut abattu au large de la Corse lors d'une mission de reconnaissance en Méditerranée. Il avait 44 ans.
• En 1994, l’aéro-club de Jonzac, présidé par M. Vivier, a rendu hommage à Saint-Exupery. Alain Perrier se souvient de l’instant émouvant où la plaque a été dévoilée. Le Colonel Bernard Vezinhet rappela « l’attachement de l’Armée de l’Air au modèle que représente Saint-Exupéry » tandis que le maire Claude Belot se projeta dans le temps, imaginant « Saint-Exupéry errant dans les rues de Jonzac et pensant au devenir de la France ».
D'autres manifestations en l'honneur de l'auteur du "Petit Prince" ont eu lieu dans la capitale de la Haute-Saintonge (dont le festival des Petits Princes initié par Éric Moreau et la ville de Jonzac en 2010). L'aérodrome de Jonzac/Neulles porte son nom.
| En 2010, la ville de Jonzac rend hommage à Antoine de Saint-Exupéry (archives NB) |
• L’un des écrits du Général Gavoille rend compte de la venue de Saint-Exupéry à Jonzac : « Venant de Châteauroux, nous atterrissons le 17 juin dans l’après-midi à Jonzac. Le 18, je m’occupe du premier échelon roulant à bord du Massilia. Récupérons à Bordeaux un Goéland et deux quadrimoteurs. Le 19, nous décollons de Jonzac pour Perpignan. Le deuxième échelon volant partira avec Saint-Exupéry pour rejoindre Alger le 22 juin ».
| Avec Mermoz et Guillaumet, Antoine de Saint-Exupéry appartient aux hommes de légende de l'Aéropostale |