jeudi 30 avril 2015

Aujourd'hui, que reste-t-il de mai 1968 ?

Tous les ans à la même époque, mai 1968 revient dans les mémoires. Cette date symbolise l’ouverture, une autre manière de penser et le moment tant attendu où la jeunesse fait sauter les verrous ! Nombreux cherchent alors une occasion pour retourner dans la rue clamer leurs motifs d’insatisfaction. Et ils sont nombreux ! 
Qu’est devenu le fameux « peace and love » (faites l’amour, pas la guerre) que prônait cette génération dans un contexte où les préoccupations liées aux libertés individuelles étaient une priorité ? 
Les héritiers de 1968 (dont certains sont aux commandes aujourd'hui) doivent être déçus ou bien ils ont totalement changé d’idéal : non seulement la situation internationale est instable, mais la guerre est toujours aussi présente et le matérialiste triomphe. Quant à la condition des femmes, elle reste délicate dans certains pays. 
« Finalement, que reste-t-il de mai 68 dans un monde où les guerres de religion reviennent sur le devant de la scène et quels souvenirs gardez-vous de cette époque ? » est la question que nous avons posée. Il en ressort des souvenirs contrastés que l'on soit dedans ou en dehors des événements. Une certaine déception aussi car les élans du cœur peuvent aboutir à des illusions perdues... 

Qui veut des pavés ? (photo Thierry Lacourly)
• Claude de Rocher « Mai 68, c'était l'espoir d'un monde meilleur ! Il en reste les chansons de l'époque, de Léo Ferré à Balavoine » 

Dix-huit ans en mai 68, donc mineur, vivant en banlieue dans le carcan étouffant d'une famille archi conservatrice, coupé de la sphère sociale et politique du moment, ce n'est qu'étudiant, échappant enfin à l'emprise idéologique familiale de droite que j'ai, en réaction, adhéré pleinement aux revendications de mai 68. Avancées sociales, libéralisation des mœurs, une bouffée d'air et de modernité qui s'est plus vite traduite dans les mentalités et les comportements que dans les institutions. Sautaient alors les verrous conservateurs d'une société étriquée. Désacralisation des mythes, de la morale, de la religion et de l'Etat. Un moment de ferveur et de partage dans une société ouverte au débat : « tout devenait possible ». 
A suivi mon implication syndicale, mutualiste et associative dans un esprit militant plus humaniste que politique. L'éclairage de l'histoire a changé la lecture qu'on peut faire de cette insurrection en mesurant l'ampleur des dérives de ces délires idéalistes. Je dirais aujourd'hui qu'il reste de mai 68 ce qu'en ont fait les hommes et les femmes leaders de la révolte : En 81, Mitterrand Président ! Bon nombre d'entre eux accédaient à de nombreuses instances du pouvoir politique et médiatique. Allaient-ils transformer l'essai ?
Très vite, l'idéologie de gauche, dénoncer sans construire, s'indigner sans agir, s'est heurtée à la réalité économique. C'est alors le virage de 1983 avec son lot de frustrations et l'avènement du bourgeois bohême, le fameux "bobo". L'idéal dévoyé du soixante-huitard, « le bonheur, c'est d'avoir ». Individualiste, il ne s'est pas donné les moyens de ses ambitions : adieu la fraternité ! Ses velléités libertaires poussées à l'extrême ont abouti à la perte des repères. L'argent a pollué ses idéaux (voir Charlie Hebdo). Ainsi, dans son petit confort intellectuel, il contribue à la croissance par son consumérisme, sacrifiant ses idéaux sur l'autel du « marché » et du libéralisme, son souci écologique lui donnant bonne conscience.
Disjonctés du peuple, les nostalgiques sont dans la commémoration, idolâtrant les vestiges des acquis sociaux qu'ils démantèlent. Des riches de plus en plus riches et des pauvres de plus en plus nombreux, 3 millions de chômeurs : ils réalisent exactement l'inverse de ce qu'ils prétendaient créer. Tels sont les hommes de mai 68, incapables de toute autocritique. Des médias intox qui pratiquent l'autocensure, une loi liberticide au prétexte de sécurité ? Mais le pouvoir affirme ostensiblement son attachement aux valeurs de la République ! Serait-ce celles du CAC 40 ?
 Au secours, où est passée la gauche ? Au nom d'une utopie égalitariste, l'appareil éducatif a perdu sa vocation de transmettre du savoir autant que du savoir-faire. Des jeunes sans repères et instrumentalisés, des parents désarmés, sans autorité, incapables de transmettre des valeurs éducatives, ce qui a des effets ravageurs sur l'équilibre de la société parfois en proie à la peur et ses dérives totalitaires.
 Aujourd'hui, les dogmes ont remplacé les idéaux. Le discours doit être lisse, la pensée unique s'impose, c'est la dictature de "la bien pensance", c'est la censure ostracisante. Bref, la malhonnêteté intellectuelle et sa commère, la démagogie, règnent à tous les niveaux dans un silence assourdissant.
Mai 68, c'était l'espoir d'un monde meilleur ! Il en reste les chansons de l'époque, de Léo Ferré à Balavoine en passant par Michel Berger, Julien Clerc, Goldman, Coluche... et j'en oublie.
Envolé le rêve de cette génération ! Il s'est crashé, tournant au cauchemar. On en découvre maintenant les effets délétères. Dommage !

Faire sauter les verrous... (photo AFP)
•  Jean-Pierre Boutet Petit : « la revendication de la transformation de la société capitaliste n'a abouti qu'à une conception intellectuelle de la société sans transformation politique à terme » 

 

La génération des jeunes d'aujourd'hui ne perçoit pas l'héritage de mai 1968 dans la vie courante, et pourtant : la mixité à l'école, les cheveux longs qui depuis ont raccourci, la libération sexuelle (''pondérée'' par l'apparition du sida), la libération de la femme (selon les générations), l'apparition de l'écologie à contre-courant de la croissance effrénée, le pacifisme hippie, tout cela participe de l'héritage de mai 1968. La contraception, bien que datant de la loi Neuwirth de 1967, a bénéficié de cette période puisque la pilule est légalement apparue en 1974 et, enfin, la légalisation de l'avortement médical et non clandestin. Finalement, c'est la question sexuelle qui a sans doute constitué une révolte de la jeunesse de 1968 et engendré la mixité dans les lieux publics.
Par contre, la revendication de la transformation de la société capitaliste n'a abouti qu'à une conception intellectuelle de la société sans transformation politique à terme. Il reste de 1968 un esprit de liberté pour les générations adultes.
Malheureusement, la société de consommation ayant pris le dessus par la suite, la conscience des individus s'est obscurcie. Aujourd'hui, la jeune génération s'est aliénée à une société de l'image et du paraître et s'est démobilisée, faute peut-être de ne plus être en capacité d'imaginer une autre société ou, plus simplement, d'avoir des revendications concrètes. Né en 1958 avec une culture syndicale bien ancrée, j'ai été marqué par la scission  de la CFTC et la naissance de la CFDT, sur une conception laïque de la revendication et un goût pour l'autogestion qui s'est "mutée" dans le réformisme depuis.
Lors de mon adhésion à la CFDT fin 1976, ces valeurs étaient encore bien présentes dans les esprits avec Edmond Maire en fer de lance. Un personnage né de la IVeme République allait aussi faire une réapparition au côté d'universitaires notamment : Pierre Mendes France. Qu'on me pardonne s'il m'a plus marqué que Cohn Bendit…

•  Jocelyn et Agnès Esterel : 
« Bandes d’idiots, à 40 ans, vous serez tous notaires ! » 

Cet illustre Parisien avait ouvert sa fenêtre pour jeter cette phrase aux ‘’jeunes révolutionnaires’’. ‘’La République’’, cette jeune fille, exhibant drapeau, sur les épaules d’un garçon d’une vingtaine d’années, devenue symbole malgré elle, n’était qu’une Américaine riche de passage en cette rue !  Quatre décennies plus tard, tout est rentré dans l’ordre, les ‘’notaires’’ en leurs études et l’Américaine aux USA ! Et l’on recommence, et l’on répète,  comme après celle de 70, celle de 14 et celle de 40 !
« Tout ça pour ça ? » Le verre est-il a moitié vide ou à moitié plein ? ...
68 : était-ce une fin, un début, les deux ou aucun des deux ? Est-ce que 68 n’y est pour rien ou bien est-ce grâce à 68, ou à cause de 68,  que :
- les frontières se sont effacées ?
- l’ouvrier a délaissé le vélo pour la voiture ?
- le lave-linge a remplacé la planche à laver ?
D’aucuns peuvent affirmer que de Mai 68, il ressort nombre de palabres, inconnus avant, sur :
- le respect (ou l’irrespect)
- la laïcité (évidente et non-aménageable avant)
- la communication (terme inconnu auparavant, car c’est son manque qui l’a fait apparaître)
Pour ceux qui apprécient les symboles, tout comme la guerre de cent ans (1337-1453) a fait apparaître la kichenotte qui a ensuite résisté cinq siècles empêchant les femmes de voir sur les côtés, on s’aperçoit 45 années plus tard, que Mai 68 a bloqué les esprits, les échanges et a transformé les fossés en larges précipices entre les générations, le travail, les salaires, le (les) pouvoir(s), ce qui a amené les moins riches à être plus pauvres et les plus riches à avoir à leur disposition des sommes colossales, inimaginables avant 68... Comme c’est curieux !
Car, dans les faits, cette année qui se voulait être une année de grands changements, voire de chambardements et d’aspiration moderne, a abouti à ce que le Français moyen ait, proportionnellement : moins d’argent, moins d’avenir, moins de sourires, plus de morosité, plus d’anxiété, plus besoin d’aide et d’assistance. A l’encontre de toutes les prévisions, pour la première fois depuis des siècles, la génération montante a moins à sa disposition et a moins d’avenir que la génération précédente ! Mais n’oublions pas que la ‘’Révolution’’ a accouché d’un tyran nommé Napoléon !

• Guy Godin : « avec les voisins, on pensait à une petite révolution d'étudiants qui se sentaient mal dans leur peau ! »  
En mai 1968, j'avais fini mon service militaire depuis quatre ans et nous attendions la naissance de notre fille née ce même mois. J’avais 26 ans et les moyens de communication n'étaient pas ceux d'aujourd'hui. J'habitais à Paris près des Buttes Chaumont, donc assez loin du boulevard Saint-Michel où étaient les "puschistes", et le soir après le travail, j'entendais assez distinctement les affrontements. Avec les voisins, aussi aux fenêtres, on pensait à une petite révolution d'étudiants qui se sentaient mal dans leur peau. Rien de plus !
Le matin, je me rendais à pied à l’Etude qui m'employait en raison de la grève du métro. J’étais occupé à autre chose qu'à suivre les ébats des étudiants ! Et je préparais aussi mes examens de droit. Alors, la révolution sexuelle, dont on a parlé plus tard, n'était pas le sujet à l'époque. Aussi je ne suis pas un bon narrateur de ce moment-là, il aurait fallu que je sois plus près de l'action.
Désolé de ne pouvoir mieux contribuer, mais quand j'y repense, je me dis qu'aussi à ce moment-là, la jeunesse avait besoin de changement, rien de plus…

Le une de Paris Match 

•  Stéphane Trifeletti : « 1968 reste une référence pour construire une société plus juste, fraternelle et écologiste que nous appelons de nos vœux » 
Mai 68, ce sont les accords de Grenelle : Une augmentation de 35 % du SMIG et 10 % d'augmentation des salaires, la création de la section syndicale d’entreprise et une quatrième semaine de congés payés. Mai 68, c’est une ouverture de la culture française au dialogue social et médiatique, la remise en cause du modèle occidental de la « société de consommation » , de nouvelles règles dans l'entreprise construites autour de l'idée d'autogestion. Mai 68 permet le développement du féminisme et la mixité ; la participation des élèves et des parents aux conseils de classe, ce qui me semble en tant qu'enseignant en 2015 une évidence.
Sans parler de Daniel Cohn-Bendit et de son influence majeure, Mai 68 permet la naissance des mouvements de remise en cause de l'armée et de la force de frappe nucléaire et, d'une manière générale, des mouvements écologistes et anti-militaristes (la lutte du Larzac dont est issu José Bové) et tant d'autres. La construction des prémices des mouvements altermondialistes…
Bref, cela reste une référence pour construire une société plus juste, fraternelle et écologiste que nous appelons de nos vœux dans cette période de crise économique, politique et sociale. In fine, la critique de Mai 68 reste un discours galvaudé des droites et de l'extrême droite française (Nicolas Sarkozy en 2007 : « Je propose aux Français de rompre réellement avec l’esprit, avec les idées de Mai 68 », Jean-Marie Le Pen : « je rejette 1968 »)
Vicissitudes de l’histoire : De part leurs comportements (remariages, union libre) ou leur naissance « hors cadre traditionnel», les enfants des droites et de l'extrême droite sont eux mêmes le résultat de la libération des mœurs liées à 1968, ce qui prouve d'ailleurs que la société en acceptant cette transformation a fondamentalement évolué. Personnellement je suis né en ...1972 !

Dans les amphithéâtres, la contestation
• Réné Benchimol Laurive : « Mai 1968, petits rappels pour ceux qui ont oublié »… 

22 mars : Effervescence dans les universités françaises. Des étudiants de l’université de Nanterre autour de Daniel Cohn-Bendit « le Mouvement du 22 mars » réagissent à l’arrestation de camarades lors d’une manifestation contre la guerre du Vietnam. Le recteur décide de fermer la faculté le 2 mai.

3 mai : Premières barricades de mai 68. La police, à la demande du recteur Jean Roche, fait évacuer la Sorbonne où se tient un meeting de protestation. Les étudiants dressent alors des barricades sur le "boul'Mich". La crise de Mai 68 commence dans les rues du Quartier Latin le 13 mai. Les syndicats manifestent avec les étudiants pour protester contre les brutalités policières et, le 14 mai, une vague de grèves commence.


27 mai : Signature des accords de Grenelle. Les négociations entamées le 25 mai entre le gouvernement, le patronat et les syndicats aboutissent aux accords signés au ministère des Affaires sociales, rue de Grenelle. Ils prévoient l'augmentation du SMIG (salaire minimum) de 25%, des salaires de 10% et la réduction du temps de travail. On en rêverait aujourd’hui ! Mais ces concessions ne satisfont pas la base ouvrière et la grève continue. C'est l'impasse, la crise sociale de mai 68 débouche alors sur une crise politique.
Le 30 mai, de Gaulle dissout l'Assemblée le 30 mai et forme un nouveau parti : l’Union pour la Défense de la République. Bénéficiant de la lassitude des Français et de l’angoisse du désordre politique, l’UDR obtient une victoire sans appel avec 293 sièges sur 487. Les événements de Mai 68 sont terminés. Ils ont fait rentrer la France dans une ère de modernisation


Comme toujours, ce sont surtout les hommes qu’on voit, qu’on entend, qu’on écoute. Pourtant, comme parmi les résistants 25 ans plus tôt, il y a aussi des femmes dans cette action

Un des souvenirs les plus marquants des acteurs de l’époque : Le plaisir de la simple abolition des frontières sociales, dans une société profondément compartimentée comme la France à cette époque, où la communication, et a fortiori la communication subversive, ne s’établissait pas aisément, résultat de contacts et de relations entre des personnes qui, en raison des différences de statut social, culturel ou professionnel, n’étaient pas amenées à se rencontrer.
Pour ma part, écolière, je conserve le souvenir d’une joyeuse désorganisation des journées. D’abord, nous étions changés de classe pour la journée, puis pour la semaine ; enfin l’école avait purement et simplement fermé, ce qui n’était pas dans l’ordre normal des choses. Et pour un temps, la récréation et les conversations toute la journée, avec tous les élèves de l’école, sans distinction de classe ! (là aussi, mais à l’époque je ne le savais pas). Et surtout, plus de devoirs, plus d’encre sur les doigts, plus de craies dans la cour, plus d’odeur des stencils, ni de bruit de ronéo.
Les grandes personnes aussi ne suivaient plus leurs programmes journaliers habituels et se lançaient dans des conversations interminables et argumentées ! Finalement, de la discussion jaillit la lumière dit-on, et toutes les avancées acquises à ce moment-là et dans les années qui ont suivi sont nombreuses :
• pour les femmes qui acquièrent l’autorité parentale en 1970 (car elle remplace la puissance paternelle), en 1971 la contraception, en 1972 elles peuvent rentrer à polytechnique et une loi précise qu’elles ont droit au même salaire que les hommes à travail égal.
• pour les travailleurs, outre les salaires qui ont augmenté de 10 à 56% selon les branches, la durée du travail est passée de 48 h à 45 h dans l’agriculture, et elle passera progressivement à 40 h selon un calendrier négocié.
• pour les personnes âgées (centres départementaux d’information des personnes âgées en 1969, allocation logement pour les personnes âgées en 1971)
• ou pour les personnes handicapées en 1975
• et pour les jeunes, ils deviennent majeurs à 18 ans à partir de 1974. Et le plus de cet élan de modernisation de la société française initié lors du printemps de 1968, c’est qu’il a fait des émules dans d’autres domaines (l’art, la presse, la santé avec les french doctors, la société civile) et aussi dans d’autres pays. Il est rassurant que le pays des Droits de l’Homme reste souvent créatif et précurseur en matière de progrès social et sociétal. Aujourd’hui, il est impératif et urgent de nous interroger sur les évolutions observées ces dernières années :
• sur le respect ou non des individus et de leur dignité
• sur le développement ou non de la solidarité
• sur la répartition équitable ou non des fruits du travail des hommes et des femmes
• et sur les conséquences à brève, à moyenne et à longue échéance, de ces choix politiques, économiques et environnementaux, non seulement pour les habitants de la Terre mais aussi pour la Terre elle-même. Même sans être un révolutionnaire du dimanche, même sans être un grand devin, relève-t-il du simple bon sens de consommer dans les pays riches, de 2 à 5 fois ce que la Terre peut produire? Est-il juste ou même simplement compréhensible que 50% de la richesse mondiale appartiennent en propre à moins de 1% de sa population qui n’aura, de toute façon, pas assez de sa vie pour la dépenser ? Peut-on raisonnablement croire que ces déséquilibres peuvent durer ? Est-on définitivement assez indifférent ou assez inconscient pour ne pas s’en apercevoir ou pour ne pas s’en inquiéter ? Et quelles sont les démarches d’éducation qui seront nécessaires et suffisantes, pour juste un peu corriger ces aberrations, qui nous conduisent tous, tout droit au désastre, si on ne fait rien d’autres que les entretenir ou pire les développer ? La violence du « service d’ordre » d’un parti, qui s’annonce lui-même « social et nationaliste », sur un balcon de Paris le matin du 1er mai contre femmes nues, est une démonstration alarmante de plus de ce mensonge qui consiste à dire que les temps anciens étaient meilleurs et qu’il est urgent de les retrouver. NON. Cela n’est ni vrai, ni anodin. Aujourd’hui s’indigner ne suffit plus ».

 • Jacques Dassié : « Mai 1968, j’avais quarante ans » ! 

Et le souvenir d’une grande confusion, d’une incompréhension, d’une révolte plutôt générationnelle, bientôt suivie par tous les preneurs de trains en marche - syndicats en particulier -. À souligner la grande dualité, grandes métropoles et campagne, où l’impact de ces événements fut ressenti de façon fort différente. À Paris, les images-choc de la télévision, où l’on voyait voler les pavés et leurs corollaires, les grenades lacrymogènes, nous touchaient directement au cœur. Elles se déroulaient en effet dans nos lieux familiers, côtoyés journellement. Les échos que nous avions de notre famille saintongeaise faisaient état de difficultés mineures. On avait dit qu’à La Rochelle... Mais la vie de tous les jours ne semblait pas perturbée. Pour nous, Versaillais à l’époque, c’était une toute autre affaire... Le premier problème consistait à se rendre journellement sur son lieu de travail. 20 kilomètres de banlieue, ce n’était pas rien ! Et tout cela pour se retrouver au milieu d’une foule de collègues (nous étions 4000) bloqués devant des grilles fermées, avec quelques délégués syndicaux et une centaine d’ouvriers, narquois, derrière lesdites grilles... Une anecdote : l’émergence, on peut dire la révélation, de certaines personnalités. Je me souviens d’un délégué syndical de gauche, effacé et pas très malin, invisible en un mot ! Eh bien, je l’ai retrouvé un matin, debout au sommet de l’un des poteaux de la grille principale, haranguant plusieurs centaines d’employés, les magnétisant, les tenant à bout de bras, leur faisant hurler à volonté quelques slogans : il était devenu un véritable tribun politique. Il n’en demeure pas moins que l’impact financier fut gravissime. Un mois de salaire en moins, c’est dur à absorber, surtout avec quelques crédits en cours. La libération sexuelle... Bof, elle ne nous préoccupait pas du tout. Marié, heureux et père comblé, avec des filles encore très jeunes, notre cocon familial n’a rien connu de cette “liberté“. Les drames déclenchés touchaient plutôt des jeunes filles devenues femmes et mères trop tôt, parfois rejetées et abandonnées à seize ans, études non terminées et sans emploi. Un bien mauvais départ dans la vie. Dans les “acquis” que nous considérons comme les plus néfastes, figure l’autodiscipline dans les lycées (heureusement abandonnée depuis). Elle fut responsable d’un énorme gâchis dans les études de mon fils, passé d’une seconde C, avec un an d’avance, au lycée Hoche de Versailles à un bac B, à Marie Curie, avec un an de retard. Le “tout, tout de suite“ a été responsable d’un nombre élevé de bêtises en tous genres. La connotation du qualificatif “soixante-huitard” est maintenant plutôt péjorative, surtout si on la complète par “attardé” ! Nous n’étions pas politisés, mais fidèles et admiratifs du Général de Gaulle. Nous l’avons toujours soutenu et avons profondément regretté de ne pas être au milieu des Parisiens lors du grand rassemblement sur les Champs Élysées. Dernière anecdote : je faisais de l’aviation et sur nos terrains, des CRS ont débarqué, installant des centaines de fûts métalliques pour barrer les pistes. Nous étions vraiment des gens dangereux !"

• Xavier de Roux : « En arrivant aux Champs Élysées, ce n’était pas la guerre civile, mais une forêt de drapeaux tricolores »

En mai 1968, j’avais 28 ans et je regardais les événements à Paris avec une certaine curiosité. J’étais alors jeune avocat et l’un de mes frères, Hervé, occupait le Théâtre de l’Odéon déguisé en clown. Il fallait que je le surveille car il donnait un peu de fil à retordre à la police. On l’avait surnommé « Hervé je me marre » !
Ma famille a fini par l’envoyer à Chaniers où la situation était plus calme ! Ensuite, deux souvenirs m’ont particulièrement frappé. Un ami, journaliste soviétique qui travaillait à la Gazette littéraire de Moscou, m’appelle un beau matin pour m’annoncer son arrivée. Je réponds : « Que viens-tu faire ici, au milieu de toute cette agitation ? ». « Je ne sais pas, je viens voir » explique-t-il.
Il débarque et me demande si je peux le conduire à la Sorbonne, alors occupée. Nous voilà partis dans ce lieu mythique. Or, au beau milieu de la cour, trônait un énorme temple maoïste que tenaient d’ailleurs les mêmes personnes qui, aujourd’hui, protestent contre la Chine et les violations des droits de l’homme.
À l’époque, elles avaient toutes le poing levé vers le ciel pour le dieu Mao ! Devant ce stand, Arkady Vaksderg s’offusque : « un stand fasciste en plein Paris, c’est scandaleux » dit-il. À ce moment-là, en effet, une grande brouille opposait l’URSS et la Chine.
J’ai cru que l’affaire allait tourner à l’émeute et que mon visiteur allait se faire massacrer. Je me suis interposé en expliquant que c’était un camarade soviétique. Qu’il soit au cœur de la révolution parisienne a calmé les esprits ! Suivit un échange de paroles assez fortes sur les mérites comparés des régimes soviétique et maoïste.
Mon deuxième souvenir se situe vers la fin des événements. Avec un associé, je revenais de Bruxelles avec une voiture bourrée de jerricanes d’essence, carburant devenu rare en France, quand le Général de Gaulle a parlé. Il faut se souvenir qu’il n’a pas utilisé la télévision, mais la radio, comme en juin 40 ! Il a fait un discours de guerre civile, d’une brutalité terrible en disant de se regrouper en comités dans tous les chefs-lieux de canton, de se mobiliser. Il arrivait de Baden-Baden où il avait rencontré Massu et les généraux français.
Nous rentrions donc par l’autoroute du Nord et en arrivant près de Paris, nous avons commencé à doubler des colonnes de chars. Nous étions inquiets car nous pensions que les choses allaient dégénérer dans la capitale.
En arrivant aux Champs Élysées, ce n’était pas la guerre civile, mais une forêt de drapeaux tricolores. Il y avait une foule immense dans la rue qui voulait marcher sur la Sorbonne. C’était le retournement de situation, la magie du gaullisme qui, après avoir un peu pataugé, était en train de réussir. Ce fut la fin de mai 1968 avec Debré et Malraux en tête de cortège. En 1968, nous étions encore en pleine croyance idéologique et les gens pensaient qu’ils pouvaient changer le monde. Ce printemps n’a pas été uniquement parisien, ce fut aussi celui des Pays de l’Est pour des raisons différentes. Un vent de liberté a soufflé. Aujourd’hui, ce souffle est retombé ».


•  Francette Joanne : « Des pavés et des pierres » 

Oserai-je écrire que Mai 68 fut pour moi une période de recherche et de calme ? J’étais enseignante célibataire au collège de Châtelaillon et notre établissement fut fermé comme partout ailleurs. Élèves et professeurs se croisaient parfois sur la plage, les uns et les autres profitant du soleil. À La Rochelle, l’agitation des esprits et des idées embrasait les rues et les quais.
L’effigie de Pompidou, pendue au clocheton de la gare SNCF, indiquait que la haine n’est jamais lointaine. Fuyant les manifs de La Rochelle, même celles à vélo, (j’ai toujours eu la hantise de la foule), avec quelques amis, armés de pioches, de pelles, de pinceaux, de brosses à dents et d’un “transistor“ comme on disait alors, nous nous retrouvions souvent l’après-midi, dans les bois du Châtelet, sur la commune de Saint-Agnant où les archéologues de la société de Rochefort avaient ouvert un chantier.
Il s’agissait d’un temple gallo-romain dont ne restaient que les infrastructures très endommagées par les racines des arbres : des pierres, des pierres sur plus d’un hectare, des bases de murs recouvertes d’un lierre épais. Et entre les murs, au niveau du sol, sous la terre, de belles mosaïques que nous nous occupions à dégager, puis à faire les relevés. Nous évoluions au milieu de vestiges d’une civilisation disparue.
La puissance de la nature avait ébranlé, puis absorbé progressivement des constructions devenues inutiles. La vie continuait et les oiseaux chantaient dans les branches, affairés qu’ils étaient à construire leurs nids ou nourrir leurs petits, troublés par le bruit nasillard du transistor que nous allumions presque toutes les heures pour savoir ce qui se passait à Paris.
À Paris qui gouvernait alors la France, à Paris où d’assemblées générales en amphi, on cherchait dans l’inconscience la France de demain. Nous, nous recherchions la France d’avant-hier et cette recherche oblige toujours à des réflexions sur le temps et à un recul devant l’immédiateté des choses.
Depuis les deuxième et troisième siècles, que de crises, que de morts, que de vies. Le raffinement des mosaïques se rapprochait du confort matériel que dénonçaient avec violence les manifestants du quartier latin. Les pierres du temple servirent de carrières aux paysans d’alentour pour construire leurs pauvres maisons tandis que les pavés des rues parisiennes servaient à construire les murs/barricades de ceux qui rêvaient un monde nouveau et dont on ne voyait que l’insubordination. Nos copains agités clamaient et réclamaient contre le dieu de la consommation et du confort “bourgeois“, et nous, nous n’entendions que le silence d’un empire détruit…

• Catherine Ménier : « Il ne faut pas oublier qu’en 1968, l’Europe était divisée en deux avec le mur de Berlin, que des régimes fascistes étaient encore présents en Espagne, au Portugal, en Grèce »

Est-ce la nostalgie de l’adolescence ou de la Révolution ? En Mai 68, j’étais une ado de 14 ans nourrie au “Canard enchaîné“ depuis le plus jeune âge, et ça tombait bien ces étudiants qui voulaient tout changer ! Imaginez une seule chaîne de télévision, trois ans avant d’obtenir le téléphone, et si l’on possédait cet objet de “luxe“, il fallait compter une bonne demi-heure pour joindre la copine de collège de Montendre qui m’aidait à la traduction des versions latines... Cette explosion sympathique a changé beaucoup de choses, en mieux.
C’était une révolution culturelle, voire philosophique, une opposition à la vieille France. Il fallait faire bouger ce pays, sa culture provinciale, paternaliste. Cette révolte anti-autoritaire touchait toute la société avec des projets de réformes concernant de nombreux milieux professionnels. Dix ans de gaullisme, l’ORTF bridée, la société contrôlée. Le mouvement étudiant ressemblait à un détonateur pour toute une société, en particulier pour les ouvriers.
Je me souviens d’une grande vague d’espoir... Les riches allaient partager avec les pauvres... les intellectuels prenaient le pouvoir, tout le monde parlait dans la rue... Je me souviens des images d’Aragon, de Sartre, le trio Cohn Bendit, Geismar, Sauvageot...
Fini la France éternelle, les revendications : c’était changer la vie, tout devenait possible. Les émotions, les sentiments étaient intenses, côté étudiants, côté ouvriers, côté sympathisants. Il me semble encore que c’était une période de magie. « Je ne veux pas mourir idiot », « sous les pavés la plage », « Le rêve est réalité », « L’imagination prend le pouvoir » : tous les slogans, l’esthétique des dessins, cela aussi reste gravé dans ma mémoire de collégienne de l’époque.
Je me souviens très bien de la guerre du Vietnam et des manifestations étudiantes américaines, il fallait tout remettre en question, la guerre, la consommation, un mouvement libertaire aussi gagnait les sociétés qui voulaient exister et non survivre. Je rêvais d’être “grande“ à l’époque pour vivre en communauté ! La femme allait être libre, enfin. Les gens se sont changés eux-mêmes, les idées étaient certainement trop belles, trop poétiques, elles portaient une étincelle d’idéalisme qui a du mal à me quitter aujourd’hui encore où les choses ont tellement changé qu’une explosion comme celle-là serait impossible.
Néanmoins, ce mouvement se poursuit de diverses façons : dernièrement, le boycott de la flamme olympique et son slogan « nous sommes tous des moines tibétains », les précédentes révolutions “des œillets“ au Portugal, plus tard celle de “velours“ à l’Est. Il ne faut pas oublier qu’en 1968, l’Europe était divisée en deux avec le mur de Berlin, que des régimes fascistes étaient encore présents en Espagne, au Portugal, en Grèce.
L’Europe a bien changé depuis. Longtemps après, il aura suffi d’une affiche, en janvier 2008 à Bordeaux, « Mai 68 au jour le jour » pour faire revivre en moi cette période si forte. La base sous-marine de Bordeaux a accueilli une exposition magnifique sur Mai 68 à Paris, Toulouse et Bordeaux. Plusieurs générations se sont retrouvées et les images, les vidéos, les archives de tous poils parlaient à tous, personnes âgées, plus jeunes, jeunes, ados, toutes catégories sociales confondues. Tout le monde se retrouvait dans les mots, la rediffusion en "live" des manifestations, les éclats de voix, les coups de tonnerre, les discours de Cohn Bendit, Krivine, Sartre.
L’émotion était intense à nouveau comme si l’espoir, le temps d’une expo, renaissait et une question se posait à nouveau : est-ce qu’un autre monde est possible ? L’exposition débutait par un article du Monde « Quand la France s’ennuie » de Pierre Viansson-Ponté. Le 15 mars 1968, Le Monde avait publié un article sur l’état de la société française, appelé à un grand retentissement : « Ce qui caractérise actuellement notre vie publique, c’est l’ennui. Les Français s’ennuient. Ils ne participent ni de près, ni de loin aux grandes convulsions qui secouent le monde ». Il se terminait par cette phrase : « Dans une petite France presque réduite à l’hexagone, qui n’est pas vraiment malheureuse ni vraiment prospère, en paix avec tout le monde, sans grande prise sur les événements mondiaux, l’ardeur et l’imagination sont aussi nécessaires que le bien-être et l’expansion. Ce n’est certes pas facile. L’anesthésie risque de provoquer la consomption. Et à la limite, cela s’est vu, un pays peut aussi périr d’ennui ». À méditer !


• James Poirier : « Rien ne serait plus jamais comme avant »

Par chance, j’ai vécu mai 1968 en France, à Bordeaux, entre deux affectations à l’étranger. J’avais 23 ans. Je venais de rentrer d’un séjour de deux années ininterrompues en Polynésie (aux îles Marquises, exactement) et, en septembre 1968, je partais en poste en Côte-d’Ivoire. J’ai souvent pensé à cet heureux hasard qui m’a permis de vivre pleinement cet incroyable mois de mai 1968, au seul endroit du monde où il fallait le vivre, c’est-à-dire en France et en milieu universitaire. Ceux qui n’ont pas eu cette chance - je l’ai constaté dès octobre 1968 auprès des Français expatriés en Afrique - ne comprendront jamais le grand basculement des mentalités et des mœurs qui est né à ce moment-là dans l’euphorie hédoniste de la jeunesse et qui a inspiré jusqu’aujourd’hui toutes les transformations de notre société. J’ai vu le monde changer.
Fin 1967, à mon retour des Marquises (où j’avais vécu une expérience unique, complètement coupé de notre civilisation, sans téléphone, ni électricité, ni liaison aérienne), j’aspirais à un bain de modernité. Au lieu de cela, dans le collège de Mérignac où j’avais été affecté comme instituteur faisant fonction de professeur, je retrouvais un monde immobile et ancien, fortement hiérarchisé et ritualisé. Tous les enseignants portaient une cravate et se vouvoyaient entre eux. Les prénoms étaient évidemment inconnus, ceux des profs comme ceux des élèves.
L’idée même de changement n’était vraiment pas dans l’air. Pour m’aérer un peu, je fréquentais la faculté des Lettres de Bordeaux où je m’étais inscrit en licence et où, de surcroît, dans cette même université, je donnais des cours de français à la section des étudiants étrangers. Mes fréquentations d’alors étaient exclusivement universitaires et largement cosmopolites. Notre quartier général était le bar “Le New-York“, cours Pasteur, près de l’ancienne faculté des Lettres (actuel Musée d’Aquitaine). Les cours de licence de lettres, je les suivais sur le nouveau campus de Talence/Pessac mais, pour les rencontres entre jeunes, les habitudes estudiantines restaient en centre ville. C’est d’ailleurs dans le quartier de la Victoire que j’avais mon logement. Pour moi, le premier trimestre 1968 fut plutôt joyeux. Les rencontres avec mes étudiantes étrangères (espagnoles, autrichiennes, américaines, japonaises, entre autres) y étaient évidemment pour quelque chose... On ne cherchait pas du tout à changer le monde, seulement à profiter de notre folle jeunesse.
Et puis le joli mois de mai est arrivé. D’un seul coup. Je me souviens du « mot d’ordre » d’occupation de la Fac de Lettres de Pessac qui, un beau matin, a circulé. C’était la première fois qu’une telle chose se produisait ! On se demandait ce que cela pouvait signifier. Je me suis néanmoins empressé d’y souscrire. Alors, ont commencé les merveilleuses nuits « d’occupation des facs »... ! Quelle ambiance !
Les grèves dans le secteur public m’ayant libéré de mes obligations d’enseignement, j’ai pu me consacrer entièrement à la grouillante conspiration des facs “occupées“, des amphis enfumés où les harangues et discussions se succédaient sans trêve. On voyait fleurir des forums en tous genres, sur tous les sujets possibles : ici un « atelier secret » de préparation de manifs (où n’étaient admis que les initiés ! ah ! mais !), là, en nocturne évidemment, un « cours de sexologie » (le mot est né à ce moment-là) dans un amphi plein à craquer jusqu’au petit matin, sans compter les improvisations de toutes sortes, vaguement politiques ou artistiques, dans un désordre permanent qui enchantait ceux qui s’y plongeaient. Les plus politisés rapportaient quotidiennement de Paris les « tendances du mouvement », et l’on voyait là, tout un monde de jeunes soudain grisé par sa prise de parole. Ce fut pour moi le plus grand et le plus bel événement de mai 1968. Personne ne nous avait préparé à cela. Et soudain, on se parlait avec une liberté et une facilité incroyables.
Nous sentions le monde à notre portée car, nous qui avions été des adolescents si sages, nous pouvions enfin, à voix haute, inventer à plusieurs le monde que nous portions en nous, même sans le savoir. Tout à coup, parler n’était pas seulement communiquer avec ses semblables, mais accéder à sa propre pensée. Un voile séculaire s’était déchiré. Nous sentions qu’il ne pourrait jamais se refermer. Dans ce beau mois de mai, la météo et l’espoir étaient de notre côté, nous nous sentions infiniment légers, irrésistibles et définitivement libres.
Les péripéties qui faisaient la une des journaux et des écrans télévisuels (manifs en ville, barricades rue Sainte-Catherine, charges de CRS, etc) n’étaient pour nous qu’un petit divertissement, nécessaire et intense, une sorte de détente sportive, qui ne constituait qu’un bref épisode du grand mouvement que nous vivions alors. Pour nous, l’essentiel était la déferlante qui peuplait nos nuits et nos esprits. Chaque jour, nous inventions l’avenir et nous vivions un quotidien savoureux. Une après-midi de « sortie sportive », place Pey Berland, dans la bousculade, une grenade lacrymogène atterrit dans les magnifiques cheveux de ma copine d’alors.
En moins d’une seconde, j’arrache l’engin fumant (et avec lui une grosse touffe de cheveux bruns), permettant à la grenade d’exploser un peu plus loin, sans doute dans les jambes de ceux qui nous suivaient... Ce genre de petites émotions suffisait à égayer nos soirées de mai et à nous faire croire à la révolution ! La vie ne nous pesait pas et l’avenir encore moins.
En juillet 1968, ma copine et moi, nous étions au Festival d’Avignon. Là, dans la chaleur des nuits d’été de la Place de l’Horloge, refleurissait la parole, comme en mai, libre, chaleureuse, polémique, souveraine. La vraie vie, c’était nous. C’était alors une évidence.
Au-delà de la réjouissance immédiate (qui fut ininterrompue pendant plusieurs semaines), j’ai vécu cette expérience comme un soudain épanouissement collectif, intense, joyeux, irréel. On se sentait porté par une vague infinie. Une expérience dont nul ne saurait guérir. Nous le savions déjà : rien ne serait plus comme avant…

Propos recueillis par Nicole Bertin

Les slogans de l'époque!

Le Pas des Tombes : quand tout un village croit qu’il est ensorcelé…

L’histoire a fait la une de la presse régionale et des magazines à sensation dont « Détective ». 
Dans les années 1950, un village de la commune de Barret en Charente, le Pas des Tombes - nom prédestiné ? - a vécu des histoires dépassant l’entendement. Une guérisseuse habitant la Gironde, qui soignait toute la contrée, y est pointée du doigt. Elle aurait monté des familles d’agriculteurs les unes contre les autres. Aujourd'hui, le temps a passé sur ce funeste moment, mais les souvenirs ont la vie dure…
La presse s'interroge... et les lecteurs se précipitent !
Le titre du journal Détective (l’un des pionniers de la presse people) du 19 janvier 1953 campe le décor en grosses lettres : « L’exorciseur envoyé par l’Evêché n'a pu chasser les démons qui rôdent dans les foyers du Pas de Tombes ». Avec une annonce pareille, tout lecteur curieux se demande quelle malédiction a frappé ce village de Barret en Charente. Un patelin dont les habitants vivaient, à l’époque, de l’élevage, de la culture de la vigne et des céréales. 
Pour comprendre cette histoire, la meilleure solution était encore de se rendre sur les lieux où Pierre Bredon, le fils de l’ancien maire, accepte de livrer quelques souvenirs. Retraité, il coule des jours paisibles dans la campagne verdoyante aux côtés de son épouse. Ils n’ont pas oublié ces évènements ! « Si je me souviens de cette folie, vous parlez ! Mon père ne croyait pas à la sorcellerie, mais il était bien obligé de recueillir les doléances de la population » explique-t-il. Comment les journalistes parisiens étaient-ils au courant des faits ? Tout simplement parce qu'un écrivain britannique, installé dans le coin, pensait qu’un tel remue-ménage attirerait forcément l’attention des lecteurs. Il avait vu juste ! Ayant quelques copains dans la presse, il les prévint. « Sur la place, je revois la longue file se précipitant pour acheter les journaux ! Tout cela dépassait l'entendement. Plusieurs habitants estimaient qu’on leur avait jeté un sort. Ces phénomènes paranormaux, qu’ils aient existé ou non, étaient attribués à l'influence d’une guérisseuse de Gironde. Dans les années 50, les médecines parallèles étaient une pratique courante ».
Que s’est-il passé exactement au Pas des Tombes ? 
« J’ai besoin d’eau bénite 
pour chasser les démons de ma maison »
Replongeons-nous dans l’enquête menée par André Rocher. Fin 1952, début 1953, l'ambiance devient délétère au Pas des Tombes, un hameau qui doit vraisemblablement son nom à des sépultures médiévales se trouvant à proximité. Avec un tel nom de baptême, on imagine facilement des revenants comme dans les films d’épouvante. Dans le cas précis, il s'agirait plutôt de sortilèges ou, du moins, de gens pensant qu’ils en sont victimes innocentes. 
L'abbé Boulesteix, alors en charge de la paroisse de Barret
Un jour, l’abbé Boulesteix reçoit la visite d'une paroissienne, une brave femme d’origine polonaise. Elle semble agitée. « Je voudrais bien que vous me donniez un litre d'eau bénite ». L’homme d’église s’exécute, la félicitant « d’être une aussi bonne pratiquante ». La semaine suivante, elle revient et formule la même demande. Cette fois-ci, le curé s'étonne, mais il lui donne satisfaction. Après tout, elle a sans doute de nombreuses bénédictions à réaliser. La voici qui revient une troisième fois. Cette grande consommation d’eau bénite inquiète le curé. Il l’interroge : quel usage en faites-vous ? Gênée, la femme bredouille et baisse les yeux avant d’avouer : « j’en ai besoin pour chasser les démons de ma maison. J’ai aspergé toutes les pièces, le lit, les chaises ainsi que les champs, les bois et même nos poulets ». Stupéfait, le curé tente de la rassurer et surtout de lui prouver qu'elle se fait des idées. Comment une commune si tranquille se trouverait-elle entre les mains de Satan ? L’abbé Boulesteix connaît bien ses ouailles : aucune n’a le diable au corps  ! La femme ne partage pas son sentiment. Elle finit par le regarder d’un air soupçonneux et le quitte sans crier gare. Pourquoi ne veut-il pas la croire alors qu'elle rencontre tant d'ennuis ? Et si lui aussi était manipulé ?…
Le travail du journaliste est ardu car les langues ne se délient pas facilement. La description du village du Pas des Tombes vaut son pesant d’or : « à l’écart du bourg de Barret, s’étale au ras de la plaine le hameau du Pas des Tombes. Le vent du Nord glacé rebondit sur les toits plats des fermes. J'ai vu des portes se fermer devant moi. De vieilles femmes craintives se sont signées quand je leur ai parlé des esprits ». Sa quête est plutôt infructueuse : personne ne sait rien ou plutôt personne ne veut s’exprimer. Il se rend tout de même au domicile de la femme à l’eau bénite, « une sorte de forteresse entourée d'arbres mutilés qui dressent vers le ciel leurs sinistres moignons ». Pas très engageant, le paysage ! 
André Rocher aborde le mari, plutôt bien intentionné, quand surgit son épouse furibarde. Que fait chez elle ce journaliste trop envahissant ? Elle tire son conjoint par la manche. Tous deux s'enferment à double tour dans la pièce voisine où ils discutent à voix basse « avant de réapparaitre avec méfiance, voire avec hostilité ». Quand André Rocher quitte la demeure, il se retourne et s’aperçoit que la femme est en train d’asperger d'eau bénite la pièce où elle l'a reçu. La confiance règne ! 
Dans le bourg, les rumeurs les plus folles circulent. Un domestique aurait vu une porte s'ouvrir et se fermer toute seule, phénomène vécu par d'autres agriculteurs ; des jeunes gens revenant d’un bal auraient aperçu une forme blanche danser dans le cimetière. Liste non exhaustive. La psychose aidant, l'affaire finit par atteindre son apogée, chacun y allant de son phénomène paranormal. Les uns parce qu’ils en sont persuadés, les autres pour effrayer la galerie. Les femmes ne sont pas en reste, trouvant une rapière dans un traversin ou des cocardes dans un matelas. Pour les intéressées, pas de doute : ces objets ont été glissés dans leur literie pour leur porter tort. S’y ajoutent des hommes qui tombent malades subitement et des animaux frappés de maux mystérieux. 
Archives photos du magazine Détective : la population de Barret se pose des questions
Bientôt, la grande question est de savoir qui orchestre ces plaies. Le Pas des Tombes se transforme en « village de la peur » et l'on accuse bientôt un certain Monsieur L. d'être à l’origine des malédictions. Pendant deux ans, la rumeur publique le désigne comme étant le porteur du mauvais œil. Conséquence, sa famille est tenue à l’écart et les anciens font leur signe de croix quand ils aperçoivent l’un de ses membres. Suite logique, ces gens préfèrent quitter Barret, ce qu’ils avaient de mieux à faire en la circonstance. Ils donnent leurs terres en fermage à un couple de Vendéens qui, manifestement, est insensible aux ondes négatives ! Monsieur L. étant parti, il faut chercher un autre coupable et le qu’en dira-t-on va bon train.
Le maire prend « ces sornettes » avec dérision
Volny Bredon, maire de Barret, est lassé par ces sornettes qu’il veut arrêter. A la campagne, les histoires de sorcellerie ont la vie dure et les ruraux, dans leur grande majorité, font appel à des guérisseurs pour se soigner. Des traditions héritées du passé. 
Volny Bredon, maire
Dans la région, celle qui détient les records de popularité et de fréquentation est « la vieille de Braud » qui officie en Gironde. Malgré la distance, on se précipite chez elle, quel que que soit le problème dont on souffre, et l'on n’hésite pas à patienter des heures entières devant son « cabinet » en espérant être reçu. Ses formules, qui n'appartiennent qu’à elle, sont assez étonnantes et comprennent entre autres des vers de terre ou des peaux de lapin à se mettre sur le ventre. Avec le recul, de tels remèdes peuvent surprendre. Pour de nombreux clients, elle soulage la souffrance, c’est une évidence. Pour d'autres, elle aurait dépassé ses fonctions premières et jeté des sorts. Bien qu’ils n’en aient pas la preuve, ils la craignent grandement. 
Un grand-père raconte : « Dans les années 50, il était courant de la consulter pour savoir qui, dans l’entourage, vous cherchait du mal. Moyennant finances, elle faisait des révélations. Dans la foulée, elle conseillait de regarder si, dans la maison, ne traînaient pas de objets suspects et surtout, il fallait se munir d’eau bénite et faire des prières ». 
Se confiant au reporter de Détective, Volny Bredon préfère rigoler du folklore ambiant : « Comment changer ces coutumes et usages même s’ils paraissent d’un autre âge ? ». Le curé Boulesteix partage son opinion, bien que la lutte entre le bien et le mal fasse partie de son éducation. Surpris par la crédulité des habitants, la présence de la presse pour des faits aussi calamiteux l'accable. Il aurait préféré présenter son église du XIIe siècle d'où partit une croisade. « Pour calmer la population, j'ai demandé à l'exorciseur de l’Evêché de venir à Barret » dit-il. Manifestement, ce dernier ne se déplace pas, estimant (qui sait ?) que ça n’en vaut pas la peine ! En chaire, le curé fait front : « si on vous dit qu'une influence néfaste est dirigée contre vous, songez que les esprits peuvent s'en prendre à moi. Que les esprits me fassent à moi tout le mal qu’ils voudront. Ainsi, vous en serez débarrassés ». Magistral, mais finalement peu convaincant : en effet, les paroissiens estiment qu'il est au dessus du démon. Dans ces conditions…
Au fil du temps, le calme revient. La presse se lasse et s’empare de nouveaux sujets. Cependant, cette affaire a laissé des traces dans les mémoires…
Une véritable psychose collective
Pierre Bredon se souvient des journalistes qui ont rompu le silence entourant cette malheureuse affaire. « Il y en avait un qui dormait à la Boule d’Or à Barbezieux. Leur présence et surtout leurs questions ont perturbé le quotidien des habitants  ». 
Plus qu’à des sortilèges, ils ont assisté à ce que peut être une psychose collective quand les tensions trop fortes entraînent des réactions incontrôlées. Au départ, il y a affectivement cette fermière qui croit être ensorcelée. Elle en est convaincue et le curé ne parvient pas à la faire changer d’avis. Elle va alors chercher un support pour confirmer ses présomptions, en l'occurrence la guérisseuse, qui conforte ses dires. A partir de ce moment-là, le feuilleton est engagé et il conduira à des situations délicates puisque certains habitants seront obligés de quitter Barret. 
Pour Pierre Bredon, « il n’y a jamais eu de malheurs, certaines personnes étaient tout simplement naïves. Le curé avait parlé à mon père de ces événements. Lui-même n’en était que partiellement averti car les gens éprouvaient un certain embarras à les exposer au maire. Sans la famille polonaise, il y a fort à parier que les choses n'auraient jamais pris cette ampleur. Les gens allaient tous à la messe et ils se sont mis à se méfier les uns des autres. Des plaisantins en ont ajouté en se déguisant en fantômes la nuit. Cela n'a fait qu'accentuer la peur et les commérages ». Et de conclure : « heureusement que le climat s’est apaisé car des drames auraient pu survenir. Quand les gens sont hystériques, peuvent en résulter des gestes incontrôlés. Il y a tout de même eu un coup de fusil, sans conséquences, tiré sur une personne qui avait revêtu un drap blanc pour se transformer en spectre ». 
Un autre contemporain (qui a préféré garder l'anonymat) sourit à l’évocation de cette affaire… tout en restant méfiant. Les jeteurs de sort, il y croit parce qu’il a grandi dans un milieu où ces pratiques étaient considérées comme pouvant exister. Bien sûr, tout le monde appréhendait d’en être la cible !  : « J’étais jeune à ce moment-là. Dans les campagnes, couraient des tas de rumeurs. L’affaire du Pas des Tombes a fait du bruit parce qu’elle a révélé au grand jour des situations que les gens taisaient généralement. Qu’on touche à leur santé et à leurs récoltes les tétanisait. Il leur suffisait de ne pas fermer l’œil pendant trois nuits pour penser qu’ils étaient envoûtés ». Au sujet de la guérisseuse de Braud Saint-Louis, il estime que les langues étaient malfaisantes à son égard : « moi, elle m’a soigné et finalement, elle m’a fait autant d’effet qu’un docteur ». 
Un autre témoin raconte qu'une famille des environs en aurait plutôt été victime : « La guérisseuse l'avait prévenue que la première personne, hors parenté, qui franchirait le seuil de la maison apporterait le mauvais œil. Il s'est trouvé que ce fut un type du village qui, pourtant, n’était pas animé de mauvaises intentions. C’est malheureusement tombé sur lui ! C’est ainsi que sa renommée a été faite : les gens l’évitaient et il a souffert d 'un véritable ostracisme ». 
Pour un voisin qui partait en journée chez les paysans du coin, le curé Boulesteix - qu’il avait baptisé « le corbeau » - ne faisait que du bourrage du crâne : « De par ses fonctions et son autorité sur les paroissiens, il aurait dû mettre fin à cette escalade. C’était facile puisqu’il menait tout le monde à la baguette. Il aurait dû prêcher l’apaisement et ramener ses brebis égarées à la bergerie ».
Plus de soixante ans après cette sombre histoire, Barret a retrouvé sa sérénité et le Pas des Tombes est un village coquet qu’a fui le vent du Nord. Les maisons restaurées n'ont plus rien du sinistre tableau peint par André Rocher. Un petit chemin blanc le traverse tandis que coule la rivière à quelques encablures. « Quel bordel cette histoire de village hanté ! Voilà où mène la superstition » plaisante Jean-Paul que les petites histoires de la région passionnent. 
Derrière ces apparences de « magie », existe peut-être une réalité plus simple comme agrandir sa « benasse » (terme patoisant qui désigne les exploitations agricoles) par exemple. Les gens qui ont quitté le village ont effectivement libéré des terres. Si tel était le cas, la guérisseuse aurait eu bon dos…

• Cette main (sorte de Fatma), qui apparaît sur la façade de la chapelle templière d’Angles, protégeait les pèlerins contre le mauvais sort. 


• Derrière le rideau de verdure, le village des Pas des Tombes

De Rouffignac à la Bessarabie,
le destin de Gabriel Guerry,
hussard de la Grande Guerre

Cette conférence était donnée au Temple de Jonzac par Jean-Claude Arrivé, président du Cercle généalogique du Sud Saintonge. 


Il a une bonne tête, l'ancêtre de Jean-Claude Arrivé. Le regard clair, les pieds bien campés sur le sol comme tout paysan qui se respecte. Il est né en 1892 à Rouffignac, une commune proche de Montendre où ses parents avaient une exploitation agricole. Comme l'ensemble de cette génération, il a connu la guerre 1914-1918. C’est elle qui va le conduire jusqu'en Orient où il ne serait sans doute jamais allé en "temps normal".


C’est en consultant les archives familiales, dans une malle précisément, que Jean-Claude Arrivé a découvert plus étroitement Gabriel Guerry. Des photos, des médailles, des cartes postales et des lettres échangées avec ses proches et ses camarades. « Dans un premier temps, je n'avais pas pensé faire une conférence à son sujet, d’autant que les commémorations de la Première Guerre sont nombreuses. Puis j'ai changé d’avis quand j'ai mieux cerné le personnage dont il me restait de vagues souvenirs. Je l'avais connu dans ma jeunesse. Il me semblait alors taciturne et pas très sociable ». Il devait y avoir une explication qu'a recherchée le conférencier.
Il va alors reconstituer son parcours à partir du carnet de bord écrit par l’intéressé : « il y explique ce qu’il fait jusqu'à son retour en 1919. Je me suis aperçu qu'il me manquait 15 mois de sa vie militaire. J’ai alors fait des recherches dans l'historique du régiment auquel il appartenait ».

Jean-Claude Arrivé, descendant de Gabriel Guerry
Gabriel n’était pas préparé à ce qui l'attendait. Fils unique, il devait prendre la relève de son père. Son existence était tracée !
Sa jeunesse défile sans difficulté majeure et il compte de bons amis dans la région. Pourtant, il s'engage à l'âge de 20 ans - à la suite d'une déception amoureuse, semble-t-il - dans le 10e Régiment des Hussards à Tarbes. Il monte à cheval : c'est mieux que l'infanterie !
Au départ, il ne voit pas le drame qui se dessine, même si la reprise de l’Alsace et la Lorraine apparaît en toile de fond. La France est alors une nation guerrière et les enfants, dans les écoles, sont éduqués dans l'amour et la défense du pays. Les jeunes ont d'ailleurs des fusils en bois pour se préparer.
Les premières lettres qu'il adresse à sa mère sont classiques : il pense aux récoltes et se demande si le cerisier pousse.
Quand la guerre est déclarée, Gabriel part avec son régiment. Personne n'est traumatisé : « dans trois semaines, nous serons à Berlin » annoncent les Généraux. La France fait partie de la Triple Entente avec l’Angleterre et la Russie contre l'Allemagne.

Gabriel suit les convois sans être aux premières lignes : en effet, chargé de la cuisine, il fait partie de l'intendance. C'est ainsi qu’il assiste à toutes les grandes batailles : la Lorraine, la Belgique, l'Aisne, Verdun, l’Argonne, la Somme. En septembre 1914, il perd son chemin avec d’autres hommes : tout le monde le croit mort.
Au fil des mois, le mal du pays commence à se faire ressentir et le pire arrive : comme on manque de soldats, le père de Gabriel est mobilisé à son tour. A chaque combat, le nombre de morts est terrible. Ce sont de véritables hécatombes. Gabriel est forcément marqué par ce qu’il voit…

Un long périple dans les Balkans
En 1917, son régiment étant dissous, il rejoint le 4eme Régiment des Chasseurs d'Afrique qui se dirige vers le front d’Orient. Il franchit la frontière serbe, traverse la Macédoine, participe à la libération de la Bulgarie, est accueilli comme un héros en Roumanie. Il accomplit ainsi 1500 km à cheval et découvre la Bessarabie. On imagine facilement le quotidien de ces hommes qui ont tout quitté pour servir des intérêts qui les dépassent parfois.

La cuisine roulante
Des masques à gaz pour les hommes et les chevaux...
En 1918, l'armistice est signé et les soldats pensent bien rentrer à la maison. Fatalité, ils reçoivent l'ordre de partir vers Odessa où les choses se gâtent. Dans les rangs, c'est la déception : « la patrie nous trompe ». Pris en tenaille, ils échappent de peu aux belligérants, d’autant que la popuation ne les aide pas. Le corps expéditionnaire finit par se retirer et après un court séjour en Moldavie où ils se remettent de leurs émotions, les Français rentrent enfin chez eux. L’armée leur donne une citation. Gabriel revoit sa terre natale en mai 1919.


Il est rentré, s’est marié mais son caractère, qui devait être enjoué, s’est modifié. Plusieurs amis sont tombés au champ d’honneur. Pour lui, rien ne sera plus comme avant. Au total, les pertes humaines (militaires et civils) de la Première Guerre Mondiale s'élèvent à environ 18,6 millions de morts.


Jean-Claude Arrivé ne voulant pas achever cette conférence sur une note triste, il dédia à toutes ces victimes innocentes une chanson qu’on fredonne toujours et encore : la Madelon ! 

• Cette rencontre se termina par les questions du public et des commentaires autour des vitrines qui contenaient des témoignages de Gabriel Guerry, courriers, médailles, photos.

Un public attentif réuni au Temple (en attendant que les Archives rouvrent leurs portes)
Au premier rang, Daniel Salmon, spécialiste des médailles militaires
Des vitrines contenant les souvenirs militaires de Gabriel Guerry

• Le nom de Bessarabie a désigné successivement :


 La principauté de Valachie au début du XIVe siècle, du nom de sa dynastie fondatrice, les Basarab (nom qui vient soit de Bassar-ata, père sévère en couman (hypothèse de Mihnea Berindei), soit de Bessarion-ban, duc Bessarion (hypothèse de Pierre Nasturel). Les Basarab émergent comme bans (ducs vassaux de la couronne de Hongrie) avant de s’émanciper en 1330, et de chasser les Tatars des bouches du Danube en plusieurs campagnes entre 1328 et 1342 ; la bande de terre le long du Danube et de la mer Noire, entre la confluence du Prut et l’embouchure du Dniestr, libérée des Tatars par les Basarab, en plusieurs campagnes entre 1328 et 1342, puis cédée en 1418 à la Moldavie, qui la perd en 1484 (ports danubiens et maritimes) et en 1536 (citadelle de Tighina) au profit de l’Empire ottoman, au sein duquel cette région est appelée Boudjak (turc : Bucak) ; la partie orientale de la principauté de Moldavie, avec le Boudjak, annexée par les Russes en 1812, rattachée à la Roumanie de 1918 à 1940 et de 1941 à 1944, et à l’URSS de 1940 à 1941 et de 1944 à 1991. Au sein de la Roumanie unie des années 1918-1940, le nom de Bessarabie était employé pour désigner l'ancienne goubernia russe dans ses limites de 1812, considérée comme une province historique, mais ne constituait pas une entité administrative.

• En attendant que les Archives puissent rouvrir leurs portes au public (début 2016 logiquement), les conférences ont lieu au Temple. Victimes d'une "contamination", les documents ont été envoyés dans un laboratoire spécialisé à Paris pour être traités.

L’Académie de Saintonge à Jonzac
Découverte des célèbres graffiti de Moings

Selon une tradition bien établie, les réunions de l’Académie de Saintonge, que dirige Dominique Montel, se déroulent en des lieux emblématiques du département. Ainsi, les membres ont-ils visité de nombreux sites dont Talmont, guidés par Bernard Mounier, ou encore l’exposition Picasso qui s’est tenue à Royan.

La charpente de l'église de Moings
Et son clocher remarquable !
Ils ont récemment fait étape à Jonzac et plus précisément à l’église de Moings où Marc Seguin leur a donné des explications sur les énigmatiques graffiti ornant les murs. Ils ont également appris qu’au XVIe siècle, cette commune possédait un moulin à papier prospère exploité par les frères Arnault.

Visite du logis de Moings par Marc Seguin


Après une visite au logis situé près de l’édifice religieux (dont le clocher est remarquable), le groupe a rencontré le maire de Jonzac, Claude Belot, au théâtre du château. Datant au XIXe siècle, ce petit théâtre est un endroit joliment aménagé où se déroulent des manifestations culturelles.
Le premier magistrat, qui a ouvert les travaux de l’assemblée, s’est fait un plaisir de présenter la capitale de la Haute Saintonge où vécurent des personnalités dont Jean Hippolyte, philosophe français, spécialiste de Hegel, ou encore l’écrivain Emile Gaboriaud. Dans le chapitre historique, on peut ajouter le célèbre Léon de Sainte Maure qui possédait le château et les terres alentours. De nos jours, ce monument abrite les services de la mairie et la sous-préfecture.

Jacques Dassié et Claude Belot en pleine discussion au théâtre du château
Notons que la Communauté de Communes de Haute Saintonge dote l’un des prix décernés chaque automne par l’Académie.
Dominique Montel et ses amis ont été touchés par l'accueil chaleureux reçu dans cette ville verdoyante que baigne la Seugne. Leur prochaine étape sera maritime avec un arrêt sur patrimoine au musée de la Marine à Rochefort.

Le verre de l'amitié offert par la municipalité
Jacques Dassié, Claude Belot, marie Dominique Montel, Jean Louis Lucet
•  Les fameux graffiti de l’église de Moings 


Repérés pour la première fois en 1953 lors de travaux, les graffiti de l’église représentent une sorte de bande dessinée médiévale qu’on peut découvrir dans l’église de Moings.
Réalisés avant la pose de l'enduit du décor peint au XIIe siècle, ils auraient été réalisés par un seul et même graveur. S’agit-il d’un apprenti qui, pour passer le temps, s’amusait à créer des scènes de combats ?
Cette tapisserie de pierre, dont les personnages ne sont pas sans rappeler la bataille d‘Hastings, offre des gravures variées avec des cavaliers en armures, des écussons, des forteresses, mais aussi des paons et des fleurs de lys. Sur la paroi sud, deux groupes de soldats s’affrontent.

Ces dessins remontent vraisemblablement à 1130, 1140. Ils forment une composition iconographique qui ne semble pas avoir d’équivalent ailleurs. « Elle est unique » estimait l’historien Jean Glénisson. Une mise en valeur a été réalisée dans les années 90.
Plongeant dans une époque reculée, le visiteur peut rechercher de quels châteaux ou mottes foédales des environs (Pons, Jonzac, Archiac ?) arrivaient les soldats…

A voir également les armoiries des seigneurs du lieu. Sur la partie haute, sous une couronne de marquis, ce sont les armes des héritiers des Poussard, les du Chilleau (d'azur à trois moutons d'argent) et celles des Montullé (gueules au chevron d'or avec trois étoiles) ornées du ruban et de la croix de Saint-Louis. Sur les parties du milieu et du bas, ce sont trois litres (armoiries peintes sur une bande noire lors des obsèques, du XVIe siècle et de la première moitié du XVIIe siècle), avec à gauche les armes des Poussard d’Anguitard, à droite celles des Saint-Gelais. Sur le niveau inférieur, l'une en fasces de gueules constitue les armoiries des Sainte-Maure, seigneurs de Jonzac.




Des dessins dans la pierre qui ont été recouverts... puis redécouverts !
Photos Nicole Bertin

AU XVIe siècle, le moulin à papier
de Moings était prospère !

Il y a lieu de penser que certains registres du XVIe siècle, conservés aux Archives de Mexico et de Lima en Amérique Latine, sont constitués de feuillets fabriqués par le moulin à papier de Moings, près de Jonzac. L’historien Marc Seguin nous fait découvrir une activité qui fit les beaux jours de la paroisse de Moings, celle du papier de bonne qualité qui s’exporta fort loin, semble-t-il. 
Aux commandes, les frères Arnault dont l’un portait le nom du saint patron de Jonzac Anthème.  

Marc Seguin, membre de l'Académie de Saintonge
Remontons le temps… En 1542, vivaient dans la paroisse de Moings (laquelle appartenait à la châtellenie d'Archiac), deux frères, Anthème et Bertrand Arnault, conjointement propriétaires d'un moulin à papier. Ces deux frères vendirent le 2 août 1542, au sieur Jean Boubet, marchand de Bordeaux, cinquante "charges" (de trente deux "rames" la charge) de papier, livrables dans un an.
Ce papier devait être fabriqué dans le moulin des frères Arnault. Il devait être pur, de gros bon, "bien collé" et "bien tiré" de manière à qu'il ne boive point : en tout point conforme à une feuille d'échantillon que les frères Arnault présentèrent à l'acquéreur et qu'ils authentifièrent en apposant leur signature (1).
Pour cette livraison, les fabricants devaient recevoir quatorze livres, huit sous tournois, pour une charge. Jean Boubet leur versait d'ailleurs à titre d'avance la somme de cent livres tournois (monnaie de compte) constituée de dix huit doubles ducats, six écus d'or et soixante deux sols tournois (espèces réelles). Tels sont les termes de l’acte passé devant Maître Degorces, notaire à Bordeaux.
 Conservé dans l'immense fonds des minutes de notaires bordelais que recèlent les archives départementales de la Gironde, ce curieux document a été découvert par Marc Seguin qui nous l'a généreusement communiqué. Curieux document, en effet puisqu'il nous révèle un fait qui était jusqu'aujourd'hui totalement inconnu : l'existence d’un moulin à papier saintongeais établi sur la Viveronne, à quelques dizaines de mètres de l’église et du logis de Moings.
Or, ce moulin à papier pourrait bien être le seul concurrent, de notre province, des nombreux petits moulins à papier qui s'étaient établis en Angoumois, sur les affluents de la Charente, dès le début du XVIe siècle. Il est même l'exact contemporain du moulin à papier qu'installa à Angoulême, en 1537, maître Thérot-Tixier qui se mit à fabriquer du papier fin dit « de l'Angoumois », apprécié par le chapitre de la cathédrale d'Angoulême qui en avait subventionné les premiers investissements.
Le marché mentionné dans l’acte notarié de 1542 est de 800.O00 feuilles, sans doute la totalité ou la quasi totalité d’une année de travail semble considérable pour ce qui était d'évidence un très modeste établissement industriel.

L'art de faire du papier
L'acquéreur est un marchand de Bordeaux. La livraison doit être faite le 2 août 1543 à Blaye « au logis où pend pour enseigne l'image Notre-Dame ». Il est plus que probable que le papier de Moings devait être transporté à Séville, vendu aux Espagnols, exporté vers l'Amérique Espagnole régie par une administration coloniale, grande dévoreuse de paperasses.
 Comme le mentionne Marc Seguin, on peut penser que nombre de registres du XVIe siècle qui reposent aujourd'hui sur les rayons des archives de Mexico et de Lima sont constitués de feuillets issus de la "peille" saintongeaise foulée dans les eaux de la Viveronne. Combien de temps le moulin à papier de Moings a-t-il fonctionné ? Ce qui paraît acquis, c'est qu'une "blanchisserie de toile" prit la suite du moulin à papier, peut-être au XVlle siècle, au XVIIIe siècle en tout cas.

En 1863 encore, on peut lire dans la statistique de la Charente Inférieure : « on trouve à Moings une blanchisserie de toile fort importante et bien dirigée ». Où se trouvaient le moulin, puis et la fabrique de toile? Au lieu dit "les Arnauds' qui existe encore et dont l'acte de 1542 révèle de façon incontestable l'origine. C'est le lieu où résidait la famille Arnaud où les frères Anthème et Bertrand vivaient au temps du roi François 1er.
 La plupart de microtoponymes de notre région perpétuent ainsi le nom des premiers occupants, constructeurs ou reconstructeurs, installés à la fin du XVème ou au cours de XVIème siècle en des lieux abandonné ou détruits au temps catastrophique de la longue guerre franco-anglaise. Le chez Piaud, chez Viaud, chez Soulard, chez Florençeau, chez Noël et d'innombrables autres, écarts et hameaux en chez datent de ce moment. On remarquera seulement que le lieu de résidence de la famille Arnault ou Arnaud (les deux orthographes coexistent dans notre acte notarié) ne comporte pas la préposition « chez » mais l'article "les" (2).
C'est qu'il y a, semble-t-il, une hiérarchie à établir dans la toponymie de l'âge de la reconstruction qui a suivi la guerre de cent ans. Chez indique la résidence d'un simple paysan ; les précède le nom d'une famille plus élevée dans l'échelle sociale : propriétaires aisés, industriels comme nos Arnault.
 Quand on entre à la Morinerie ou à la Pérauderie, on sait d'avance que le logis qui porte le nom dérivé de "Morin" ou de "Péraud" fut jadis habité par des notables.
Quant aux frères Anthème et Bertrand Arnault, nous pouvons tenir pour assuré qu'ils sont issus d’un famille déjà bien implantée dans le terroir jonzacais. Sinon, comment l'un des frères aurait-il pu être prénommé Anthème qui est, on le sait, le nom d'un Saint (qu'on peut sans se damner tenir pour hypothétique) dont la légende veut qu'il ait été enseveli dans l'église de Jonzac ?
 Il est probable qu'en 1542, on y vénérait encore ses reIiques aujourd'hui disparues. Mais son culte a longtemps survécu, au point que le Chanoine Fouché, archiprêtre curé de Jonzac, tenta d'imposer aux parents de l’historien jonzacais Jean Glénisson (aujourd’hui disparu) le prénom d'Anthème au jour de son baptême ! Comment il y échoua n'a pas lieu de figurer dans cette rubrique du temps passé…

Au XVIe siècle, le moulin de Moings produisait du papier d'excellente qualité
Note (1) : La "rame" est constituée de 500 feuilles de papier. Une "charge" de 32 rames comprend donc 16000 feuilles. Le total du marché porte sur 800.000 feuilles. Le "gros bon" était une variété du papier fabriqué en Angoumois. L'Encyclopédie de Diderot et d'Alembert note que « dans l'Angoumois, on fabrique de huit sortes de papiers différentes, qu'on nomme le papier fin, le royal, le grand compte, le moyen compte, le petit compte, le petit cornet, le cornet de la petite sorte et le gros bon ». Les papiers fabriqués en Auvergne et Limousin, en Normandie et dans le Vivarais portaient des dénominations différentes d'une province à l'autre, mais on trouve "le gros bon" (trois sous-variétés) en Normandie.

 Note (2) : L'orthographe actuelle est les Arnauds, au pluriel. Dans l'acte utilisé ici, le notaire écrit lui aussi Arnaultz ou Arnaudz. C'était l'usage. De même que Françoise épouse Moreau était désignée sous nom de Morelle.  


• Les moulins à papier se trouvaient à proximité des cours d'eau. Les roues à aube du moulin entraînaient une vis sans fin qui elle-même animait un mécanisme. Il permettait de déchiqueter les chiffons qui, mêlés à l'eau, servaient à la confection de la pâte à papier. Cette pâte arrivait dans une cuve (premier plan) où le papetier la recueillait à l'aide d'une forme. Un apprenti transportait les feuilles encore humides pour les amener au séchage.